L' I LLUSTRATION

Supplément de "La Revue Franco- Américaine"

Vol. 5. No. 1.

Qyébec. 1er Mai. 1910.

Mois de Mai. La " doulce^bergère."

--I

11

3

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m

\'iE Canadienne. Vieux Manoir.

ViB Canadienne. La visite de " Jean-Pierre.

Vin

Vii:: Caxadikn.nk. rcnno de l'Ouest.

Vie Canadienne. Le flottage]|du bois.

VU

La Revue

Franco- Américaine

LA SOCIETE DE LA REVUE FRANCO-AMERICAINE

425, RUE SAINT-JEAN. QUEBEC.

La Revue

Franco- Américaine

Troisième année. Tome V. MaiJI910

fe[*f/nfj1v!rrcf,(^nj^

Quâiec 425, rué St-Jean

Z.S

* * •^ Stances du printemps i^

* I *

* *

ip Avril sourit, déjà plus douces- me retiennent ip

ip Les rudes mailles du destin, ip

* Et de riants pensers à présent me reviennent ip r^ Comme les feuilles au jardin. -*•

* *

* Eh quoi! ce peu de miel dans la dernière goutte -dît ip Me serait-il enfin permis, ■*>

* 0 sombre vie? Hélas! Si c'est la peine toute i^ ip Sommes-nous pas de vieux amis? -dJc

* i *

* II * ip ip ip Donc, vous allez fleurir encor, charmants parterres! ip ip Déjà se courbent en arceaux ^ ip Et s'emplissent de bruit dans les vieux cimetières ip ip Les arbres gardiens des tombeaux. ojc ip ip ip Couvrez d'un tendre vert, arbres, vos branches fortes, ip ip Quand viendra l'autan détesté, -3^: ip II lui faudra tout l'or des belles feuilles morte? **• ip Pour en rehausser sa beauté. r^ ip "^

* III i: ip ojc ip Eau printanière, pluie harmonieuse et douce ip ip Autant qu'une rigole à travers le verger i^ ip Et plus que l'arrosoir balancé sur la mousse, i^ ip Comme tu prends mon cœur dans ton réseau léger! ip

* t ip A ma fenêtre, ou bien sous le hangar des routes i: ip je cherche un abri, de quel bonheur secret ip ip Viens-tu mêler ma peine, et dans tes belles gouttes * ip Quel est ce souvenir et cet ancien regret? ip

* * ipipipipipipipipipipipipip ^^ ipipipipipipipipipipipipip

5 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

************* ^^ ************!

* TV *

* ^^ *

1 Lierre, que tu revêts de grâce. bucolique *

± Les ruines des monuments! *

* "lEt tu me plais encor sur le platane antique *

* Qu'étouffent tes embrassements. J

% Mais je t'aime svutout, sombre et sinistre lierre * ^ À quelque fontame pendu,

; Et laissant l'eau couler, plamtive, dans la picire *

^ D'un bassin que ITifio a fendu, *

* Y *

* *

* Roses, en bracelet autour du tronc de l'arbre, *

* Sur le mur, en rideau

î Svelte parure au bord de la vasciue de inaibu. *

* D'où s'élance un jet d'eau. ^

* Roses, je veux encor tresser quelque couronne * rt Avec votre beauté, .

* Et comme un jeune avril embellir mon automne * .

* Au bout de mon été, ^

* VT *

* ^ *

t Coupez le myrte blanc aux bocages d'Athènes, *

± A Nîmes le jasmin; , ^ ^. r^

* A Lille et dans Paris, que les roses hautaines *

^ Tombent sous votre main, ^

* Aux Martigues d'azur allez cueillir encoie ^ La flore des étangs .

* Pour former la couronne, amis, qm me décore *

* Et me garde du temps. ^

* Jean Moréas. *

* *

************* * *************

rA^

Troisième Anniversaire

La Hkvue Franco-Américaine entre, avec ce numéro, dans sa troisième année.

Nous ne cédons pas au désir de marquer cet anniversaire eij rappelant à nos lecteurs, à nos amis, les sacrifices, le travail, l'effort constant qu'une publication comme la nôtre peut coû- ter à ceux qui l'entreprennent. C'est une œuvre de vie que nous avons voulu fonder, M. Lefebvre et moi, et il semble que le succès définitif est assez près de nous pour que nous n'ayons plus à nous inquiéter outre mesure de l'avenir. Et si nous avons obtenu quelque succès, le mérite en revient tout entier à nos amis, aux amis de cette cause nationale qui ne vpeut être bien comprise ou bien défendue qu'en dehors de la foule égoïste des intérêts privés et des passions politiques. On peut en juger plus facilement, de nos jours, à entendre beaucoup de nos grands hommes professer des doctrines que répudient les plus fières déclarations de leur jeunesse.

" Chaque fois qu'un homme déplace son existence, dit Fré- déric Masson, ou qu'il en change l'ordre intime, quelque chose de lui meurt, et, dans sa mémoire assombrie, ce passé est un cadavre qu'il traîne."

On n'explique pas autrement le zèle impérialiste, suite inévi- table de la mentalité froussarde qui a ruiné nos prérogatives scolaires en dehors de Québec, qui passionne en ce moment les chefs de la nation.

La Revue Franco- Américaine s'est efforcée de réagir contre les tendances capitulatrices de notre époque et de ressusciter tous ces cadavres que notre pensée nationalo traîne après elle.

8 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Elle n'y a peut-être pas réussi dans toute la mesure qu'elle désirait ; elle a, du moins, fait tout son possible pour y arriver.

Sa méthode, la plus simple mais la plus efficace, a été de pro- mener sur les questions essentielles, la vérité dans les ténèbres où, suivant le mot de Louis Veuillot, " elle éclaire et souvent elle punit." Certains faits qu'elle a mis au jour ont déjà pro- voqué de splendides réactions, ils ont même jeté le trouble parmi les " empêcheurs de danser en rond ", parmi tous les conspirateurs de derrière l'autel, dans la multitude des préjugés ataviques installés à nos foyers par les faux frères et les traîtres de toutes les causes.

Et si un fait la console, au commencement de sa troisième année, c'est qu'elle a encore beaucoup d'huile dans sa lampe et qu'elle pourra encore jeter d'abondants rayons de lumière sur plusieurs points obcurs de notre histoire contemporaine. C'est une tâche qui, on l'admettra volontiers, suffirait à des publi- cations beaucoup plus ambitieuses.

C'est ainsi qu'elle entend poursuivre son chemin en tâchant de réaliser, un à un, mais complètement, les articles essentiels du programme qu'elle affichait, il y a deux ans, en tête de son premier numéro.

J. L. K.-Lafiamme

% Toute demande de changement d'adresse doit être accompagnée de la bande d'abonnement et de 10 cents.

Comme on nous voit en France

Enquête par M. J. A. Lefebvre.

Le 27 janv er, M. J. A. Lefebvre, de la Revue, posait à un certain nombre de littérateurs français, académiciens, membres de l'Institut, économistes, députés, journalistes, membres de l'épiscopat, etc., la question suivante :

"Il y a dans l'Amérique du Nord, tant au •' Canada qu'aux Etats-Unis, 3,500,000 (ils n'é- *' TAiENT QUE 63,000 EN 1763) Canadiens-Français. " Voulez- VOUS, sur réception de oette lettre,

" ET COMME première IMPRESSION, DIRE, EN QUEL- " QUES LIGNES, A LA ReVUE FraNCO-AmÉRICAINE,

" ce que vous connaissez et pensez de cette " France d'oltre-mer ? "

Cette démarche qui, au premier abord, aurait pu paraître audacieuse, a rencontré en France, le plus chaleureux accueil. Nous tenons dès maintenant à en exprimer notre reconnaissance émue aux nombreux écrivains qui nous ont honorés de leur sympathie. C'est, espérons-le, le commencement de relations entre gens de même race, et le plus souvent de mêmes aspira- tions, qui ne pourront que gagner à se faire chaque jour plus étroites. Il est bien vrai que les premiers à en bénéficier davantage ce sera nous, mais à la fin, nous l'espérons, chacun trouvera son compte à entretenir paiini les groupes f'-ançais de tous les mondes un courant de solidarité vigoureuse.

On l'a bien compris, du reste, dans le monde brillant des jounialistes, littérateurs, députés, académiciens nous nous sommes adressés. Les réponses que nous en avons déjà reçues en font foi. Nos lecteurs en pourront juger eux-mêmes à la lectures de ces missives si franchement fraternelles signées des plus grands noms de France.

10 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Nous commençons donc, dans le présent numéro, la publi- cation des réponses données à notre question. Nous publions les lettres dans l'ordre qu'elles sont arrivées ; nous les publions intégralement, même si quelques-unes d'entre elles n'entrent pas absolument dans les idées chères à la Rkvuk, (quitte à faire plus tard les réserves qu'il faudra.

Mais on nous permettra bien, je suppose, de mentionner plus spécialement l'attention très délicate dont l'auteur de cette enquête, a été l'objet de la part de l'Association des Publicistes français présidée par M. Jean Richepin. Les deux lettres que nous mettons en tête de notre liste, sont, d'ailleurs, suffisamment éloquentes.

Quelques-uns de nos collaboi-ateurs, comme M. Henri de Bruchard (1) etM. PaulViollet ont voulu dépasser notre attente et au lieu des quelques lignes demandées, nous ont adressé des articles complètes. C'est une marque d'attention qui nous touche profondément et dont nous les remercions de tout cœur, en notre nom et au nom de tous nos lecteurs.

Une marque de sympathie qui, sans atténuer la haute va- leur des autres, nous est allée plus particulièrement au cœur, c'est celle que nous donne une partie notable du clergé de France. , La lettre de Mgr l'évêque de Liège, que nous pu- blions aujourd'hui, en est l'exemple le plus touchant. D'autres viendront qui contiennent, avec les mêmes conseils patrioti- ques, les mêmes sentiments affectueux. Au. milieu des luttes que nous soutenons ici, sur un autre terrain et contre des enne- mis différents, pour la foi et les traditions de la race, nous n'avons pas entendu sans une indicible émotiçn les paroles amies adressées par l'église de France à sa fille lointaine du Canada. Et plus que jamais avons-nous compris les liens étroits qui nous unissent toujours dans les mêmes idéaux et font des épreuves que traverse la vieille mère-patrie, pour toutes les petites Frances semées dans le monde, l'objet d'une commune douleur.

(1) L'article de M. Henri Bruchard destiné à cette enquête est publié sous un titre séparé.

COMME ON NOUS VOIT EN FRANCE 11

Nous en avons déjà dit beaucoup, cjuand pour tout préam- bule à cette enquête nous nous proposions tout simplement d'adresser à tous nos amis nouveaux un cordial merci.

Nous leur laissons la parole.

Les Réponses

L'Association des Publicistes Français.

M. Lefebvre présenté par M. Jeau Richepin.

Paris, 14 mai-s, 1910. Mon cher Collègue,

J'ai l'avantage de vous informer que le Comité Directeur de rAssocialion Générale des Publicistes Frant^ais, dans sa séance du 14 mars 1910, vous a admis en qualité de MemJjre Actif de l'Association sur la présentation de MM. le président Jean Richepin et Stéphane Arnoulin.

Veuillez agréer, mon cher Collègue, l'assurance de mes sen- timents confraternels et tout dévoués.

A M. J. A. Lefebvre,

Québec.

Bon accueil à la REVUE.

Mon cher confrèrp. pf mllèrpip.

Jean Richepin.

Président.

Paris, 14 mars, 1910.

Je n'ai pas besoin de vous dire à quelle pensée a obéi notre ( 'omité-directeur en vous admettant par acclamation comme membre actif, et sans discussion. Nous vous avons désigné comme Délégué de l'Association au Canada, et nous espérons que vous accepterez de remplir cette mission toute fraternelle

12 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

et de propagande à notre œuvre. Notre président, M. Jean Richepin, a tenu à être l'un de vos parrains et ce doit être pour vous très significatif. Vous êtes publieiste français puisque de langue française et publiant des œuvres françaises. Ci- inclus carte de Délégué de l'Association.

. Nous avons reqw le numéro de la Revue que vous nous adressez. Elle se présente fort bien et je l'ai placée sur la table de notre salle de travail nos collègues la pourront con- sulter.

Nous terminons, en ce moment, les négociations pour /a con- cession gratuite à l'Association d'un superbe domaine sera installée la Villa des Publicistes.

Veuillez agréer, mon cher collègue, tous mes saints confra- ternels et mes sentiments les meilleurs.

Alphonse Bévylle

Le Directeur, Délégué du Comité. A M. ,1. A. Lefebvre,

Québec.

* *

M. Louis d'Albret De U Evénement de Paris.

"JLa Rkvue Franco-A.mkricaine mène le bon combat avec une exceptionnelle

vigueur."

On se plaint souvent du recul de la langue française dans nos anciennes colonies de l'Amérique du Nord, devenues provinces des Etats-Unis ou de l'Empire Britannique, ce n'est pas sans raison. Là, comme partout, la langue d'un peuple affirme sa nationalité, et au Canada l'élément anglo-saxon fait à notre langue et à notre nationalité une guerre de tous les instants, on l'oublie trop en France.

Pour maintenir les traditions, l'esprit, la race française, pour lutter contre l'assimilation, une revue s'est fondée il y a quelque temps, la Revue Franco-Américaine, qui s'imprime à Québec, et mène le bon combat avec une exceptionnelle vi- gueur.

Il suffit d'en parcourir un numéro pour se convaincre que ces Canadiens-français, qui appellent toujours la France la mère-patrie, attachent d'importance, à ne pas perdre dans le mouvement anglo-saxon leur caractère et à ne pas disparaître en tant que race de ce pa3^s que nos ancêtres communs ont peuplé et civilisé.

rOMMK ON NOUS VOIT EN FRANCE 18

A chjunK' pago, à cluniuo ligne, la Kkvik I'Hancu-Améhi- CAiNK parle do la France. Dans son numéro de février, M. Antonio Iliiot, deniande aux Français de la Louisiane la '■ langue française se meurt '" et aux Franco-Canadiens, " ces deux groupes français d'Amérique indissolublement liés dans l'histoire de la civilisation chrétienne et française de ce continent." de multiplier leurs relations, l'échange des idées.

Très attachés à la religion catholique, les amis de la Revue Franco - Américaine ne veulent pas que, sous couleur de religion, des tentatives d'assimilation soient faites et que le clergé irlandais remplace le clergé canadien-français. Sur ce point ils sont tout aussi énergiques que sur celle de l'auto- nomie politique. Et à ceux qui disent : c'est un nationalisme exagéré que le vôtre, ils répondent : " Pour nous, Canadiens- Français, Acadiens, Franco-Américains, c'est la lutte pour la conservation île la race, en dehors de l'allégeance due et gardée à nos drapeaux." C'est la conclusion d'un fort bel article : A l'assaut des Institutions canadiennes françaises," due à la plume d'un des directeurs M. J. L. K.-Laflamme.

Et tout, contes, nouvelles, articles, la Revue fort bien faite et complète des " faits et des œuvres " respire le même esprit et la même vaillance.

Les souvenirs des aïeux de France sont rappelés, exaltés.

Une série de gravures de la " Vie canadienne " en reprodui- sant des scènes des fêtes du troisième centenaire de Champlain ajoutent à l'intérêt du numéro dont nous parlons et montrent avec quel enthousiasme les Canadiens-français ont célébré non seulement le créateur du Canada, mais la France d'où il venait et à laquelle ils sont heureux de tenir par les plus profondes racines.

C'est un réconfort pour nous de savoir que l'âme française vibre encore si fortement, que la race française résiste si vigou- reusement, que la langue française ne veut pas mourir dans ces contrées lointaines, mais si près de nous par le cœur, par l'esprit, et dont les descendants des premiers civilisateurs n'oublient pas que la France est toujours la mère-patrie.

* * Henry Simond— De VEcho de Paris.

" Leur exempte nous est un réconfort."

Il m'est bien difficile de répondre à la question que vous vou-

14 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

lez bien me poser sans rééditer ce qu'ont écrit mille fois tous les écrivains français. Lequel n'exprimerait une admiration sans réserve pour nos compatriotes du Canada qui, dans le passé, ont défendu avec tant d'héroïsme notre drapeau, et qui, dans le présent, continuent une lutte pacifique aussi méritoire pour sauvegarder, sur notre ancienne possession, notre langue, notre littérature, notre religion, nos traditions, tout ce qui constitue notre patrimoine glorieux, tout ce qui maintient le prestige de notre vieille France. Ah ! certes, nous les aimons profon- dément ces Canadiens-français, car ils ont conservé, plus que nous peut-être, la fidélité du souvenir, rendu plus vivace par les épreuves traversées. Et quand nous sommes enclins à quelque découragement, leur exemple nous est un réconfort.

Je suis heureux de l'occasion que vous offrez à l'Echo de Paris de leur envoyer un nouveau témoignage d'estime et d'affection.

Veuillez agréer. Monsieur et cher Confrère, l'assurance de- mes meilleurs sentiments.

* * M. M. Rutten Evêque de Liège.

" Leur développement prodigieux constitue pour les peuples européens une haute leçon de moralité et un magnifique exemple à imiter."

Répondant à votre demande, j'ai l'honneur de vous dire que nous admirons sincèrement les Canadiens-Français pour leur fidélité à leur langue, à leur foi et aux traditions saines de leur race. Leur développement prodigieux principalement à la fécondité des mariages constitue pour les peuples eu- ropéens une haute leçon de moralité et un magnifique exemple à imiter. Nous les féhcitons de tout cœur d'avoir si bien com- pris que la plus sûre garantie de prospérité et de bonheur pour une nation, est l'observation de la parole divine : Croissez et multipliez-vous, et cette autre parole de Notre Seigneur Jésus- Christ : Cherchez avant tout le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît.

Agréez, Monsieur l'administrateur, avec mes vœux pour le succès du Congrès Eucharistique, de Montréal, l'expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

*.*

COMMK OV NOUS VOIT KN FRANCE 15

A. de Foville >('cici;tii(' jjcrjx'lucl «le 1 Acadt'iiiic des Scienei's Morales et Politiques.

'• Soy»z nombreux pour Être forts !"

Vous me demandez, monsieur, de dire en quelques mots à la Revue Fraxco-Améuicaine ce que je pense du Canada français. Ce n'est pas une question qui me prenne au dé- pourvu. J'aime le Canada fran(,'ais autant qu'on peut aimer un pays que l'on n'a pas eu l'occasion de visiter. Je n'ai jamais traversé l'Atlantique ; mais de nombreux liens m'attachent à la terre canadienne. Beaucou]) de familles canadiennes sont d'origine normande et je suis normand. Mon regretté frère, le saint abbé Paul de Foville, a passé une partie de sa vie à Montréal et s'y est dévoué de tout cœur aux causes qui vous sont chères. Entre autres souvenirs, je n'oublierai jamais quelle fut sa reconnaissante émotion lorsque, au pre- mier dimanche cju'il passa sur les bords du Saint-Laurent, il vit les églises catholiques prier " pour les malheurs de la France." La France, elle, qui usée de poHtique ne pensait plus guère aux désastres de l'année terrible. Mon frère était devenu Vôtre dans toute l'acception du mot et ses sentiments, je les partage. Il y a aussi une raison toute particulière qui les fortifie en moi. La France d'Euro])e, sourde aujourd'hui aux voix qui la guidèrent si longtemps, ne sait même plus obéir au précepte biblique : Crescite et midtiplicamini. Elle commence à se dépeupler, ce qui est pour les nations l'ordinaire façon de mourir. Ce mal qui nous tuera, je l'ai combattu de toutes mes forces par la plume, par la parole, par l'exemple même. Et à la stérilité généralement volontaire de mes com- patriotes, j'ai toujours opposé le magnifique épanouissement de cette branche lointaine du tronc national qui s'appelle le Canada français. Continuez, mes amis, à croître, à mul- tiplier et à rempUr le Nouveau-Monde. Soyez nombreux pour être forts ; et soyez forts pour résister victorieusement à quiconque menacerait votre chère indépendance.

* * Frédéric M asson— Membre de l'Académie.

" C'est par la France Canadienne qu'on jugera la race, notre race vraie, la race de

France.

Je souhaiterais, certes, prouver ma sympathie aux frères de notre race qu'a séparés de nous la poUtique bourbonienne,

16 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

cette politique néfaste qui a consisté à préférer, sous Louis XIV, comme sous Louis XV, comme sous Louis XVIII, un avantage territorial continental fut-il insignifiant à la con- servation des admirables colonies que créait l'expansion na- tionale. Malheureusement, sauf sur l'étude de points d'his- toire tels que ceux-ci, sauf sur des détails d'histoire que mes travaux m'ont conduit à rechercher et qui m'ont amené à apprécier grandement l'effort des annalistes canadiens ; sauf sur quelques recueils de poésies, quelques volumes de contes que j'ai eu grand plaisir à lire, je n'ai que des opinions de seconde-main sur les points qui vaudraient d'être examinés. J'ai la conviction que le développement considérable de notre race en terre américaine est à ce qu'elle a échappé aux révolutions qui ont déchiré la mère-patrie, qui nous ont enlevé toute sécurité et, dirai-je, tout goût de vivre, qui ont développé dans toutes les classes de la société le malthusianisme et l'ivro- gnerie, qui ont pour effet actuellement la lutte intestine de tous les éléments constitutifs de la nation et, aussi bien en haut qu'en bas, l'ignoble paresse, le goût de plus en plus ré- pandu de ne rien faire, de s'ennuyer et de prendre, des dis- tractions de plus en plus vulgaires. Cela me fait une peine infinie, parceque, en voyant ce que la race a produit ailleurs, ce qu'elle a fait et ce qu'elle est capable de faire lorsque les éléments en sont choisis lorsque ces éléments en ont été pris, non au hasard, mais de certaines races dans la race, je me demande ce qu'elle eut été, débarassée des scories qui l'en- combrent, la dénaturent et la pourrissent. Il est des provinces françaises la race fut vraiment française je dis fut. Il en est la race est ce qu'on voudra. Et c'est pourquoi l'étranger qui n'a vu qu'un coin de France nous juge si mal. Lorsque, en Europe, nous aurons disparu tout-à-fait, et c'est hélas ! une question d'années, car outre la diminution de la natalité, nous subissons chaque jour l'invasion étrangère, invasion pacifique, mais qui comme l'inondation pénètre par- tout, salit et gâte tout, quand en France, il n'y aura plus de Français c'est par la France Canadienne, qui, j'espère alors se sera libérée et affranchie, qu'on jugera la race, notre race vraie, la race de France. Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distingués.

***

COMME ON NOUS VOIT EN FRANCE l7

M. Barth— Membre de lliistitut.

" Comment ignorerai-je l'histoirt: de votre pays si triste pour nous ? "

Je suis très sensible à Tlionneur que vous avez bien voulu me faire en in'atliessant votre appel et en me demandant de collaborer à votre Revue Franco-Américaine, et je vous prie d'en agréer mes remerciements les meilleurs. Mais en même temps, j'ai le grand regret de ne pas pouvoir accepter votre offre si flatteuse. Mes études, depuis plus d'un demi- siècle, me portent aux antipodes du Canada, aux Indes et en Extrême-Orient, et je suis trop vieux, hélas, poiir en changer l'orientation.

Vous me demandez aussi de vous dire en quelques lignes ce que je connais et ce que je pense de cette chère France d'outre-mer. Cela peut se résumer en peu de mots. Com- ment ignorerais-je l'histoire de votre pays, cette histoire si triste pour nous et qui devrait être présente à l'esprit de tout Français ? Et en y pensant que pourrais-je éprouver, si ce n'est une profonde douleur de ce que mes- ancêtres n'ont pas fait, et une plus grande admiration de ce qu'ont fait et conti- nuent de faire les descendants des vôtres.

Ne pouvant pas accepter personnellement votre offre, je me permets d'envoyer votre lettre à un ami qui s'est beaucoup occupé du Canada et qui a publié d'estimables travaux sur son passé, Monsieur René de Kerallain, qui habite Quimper, et descend, par les femmes, de Bougainville, im compagnon de Montcalm.

Veuillez, Monsieur, avec l'expression renouvelée de mes remerciements et de mes regrets, agréer celle de ma parfaite considération, ainsi que mes bons souhaits pour le succès de votre revue.

* Yte de Pitray.

" Exemple unique, dans l'histoire, d'une piété fidèle dont peut s'enorgueil- lir la France plus encore que le Canada."

Des peuples secondaires, dont la Renommée nous parle, ont pu, résignés ou indifférents, se laisser absorber petit à petit par des peuples plus forts en délaissant leur patrie d'autrefois. Le Canadien-Français, lui, fait exception à cette loi d'oubli;

18 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

loin de la patrie de ses pères il s'y rattache fermement, sans défaillance, et quand il prie Dieu, c'est pour joindre à son élan vers le ciel la pensée des flancs sacrés qui portèrent ses ascen- dants; exemple unique, dans l'histoire, d'une piété filiale im- mortelle dont i)eut s'enorgueillir la France plus encore que le Canada.

Voici, monsieur, ce que je pense de nos frères canadiens aux- quels je veux dédier le sonnet ci-joint. Quant à dire ce que je connais de notre " France d'outre-mer " comment oserais-je le][faire ici sans déclamer, jusqu'à la dernière page le beau volume d'histoire ouvert par les Cartier, les Champlain et tant d'autres preux Français, qui tous purent mettre comme pré- noms devant leur nom de famille les mots: Devoir, Courage, Fidélité..

Oh! c|uelle belle moisson d'Honneur sait faire mûrir la France, et comme il fait beau de voir onduler ce champ d'or sous l'effluve d'une brise venue des cinq parties du monde pour caresser ses épis glorieux!

Je vous remercie, monsieur, de m'avoir donnée l'occasion de vous écrire ces lignes et je demeure votre tout dévoué.

* * Sonnet

A mes Frères Canadiens

Un Canadien, me dit-on, se fait envoyer diaque année, de France, un pot de réséda dont il garde la terre.

Quand Mai se couche en fleurs sur la France, ma mie, Pressé contre son sol chéri, tiède, embaumé, Je tressaille parfois, près du corps bien-aimé Entendant battre un cœur sous la glèbe endormie . . .

Loin, de là-bas, très loin, dans la tendre accalmie. J'entends ce bniit ému fait d'un accord charmé : Arpège qui se frappe au double luth pâmé De ce cœur et du mien chantant la douce amie.

COMMK ON NOUS VOIT KN FRANCE 19

Deux ! nous sommes deux cœurs à lui dire nos chants ! Mais les siens sont si vrais, si mâles, si touchants Si jeunes, î\ travere trois siècles d'espérance !

. . Et je pense à mon frère aîné du Canada

En extase devant un brin de réséda

Que fait pousser ma mie et qu'il nomme " Sa France ! "

Paul de Pitray.

La France et la Question Canadienne

"En ramenant le problème politique au commun déno- minateur de notre intérêt national, on n'en évite aucun aspect, on les éclaire tous. . . faisons une synthèse de nos questions françaises subjectivement à la France."

Charles Maurras, Introduction à

l'Enquête sur la Monarchie.

Je n'ai pas eu la curiosité de rechercher, dans ces manues scolaires contre lesquels s'insurgent l'intelligence, l'honneur et la dignité de mon pays, comment à propos du Canada et de sa séparation politique d'avec la France, sont exploités les sentiments de guerre civile et de désaffection nationale, qu'en- tretient dans nos écoles le régime républicain. Mais comment dans ce cas spécial les éducateurs de l'enfance dressés aux leçons d'une pédagogie confessionnelle, d'inspiration étrangère, n'utiliseraient-ils pas les méthodes générales de haine pour le passé et de déformation de notre histoire que Fustel de Coulan- ges signalait comme le plus sûr élément de discorde entre fran- çais?

Une fois de plus, l'abus des mots historiques, la confusion volontaire des époques, un perfide mélange de sensibilité et de raison, le mépris total des réalités du temps et des condi- tions de la vie d'un peuple ou des dures nécessités de l'Etat ont s'accorder dans les leçons des primaires et concourir à la malfaisance de leurs jugements. Je pense donc que, pour la plupart de mes contemporains soumis aux influences gouver- nementales, le problème canadien a cesser d'exster à l'heure même il convient d'en étudier la position, c'est-à- dire, au lendemain du traité de Paris de 1763, qui, sous la pres- sion des événements politiques, au lendemain d'une longue et hasardeuse guerre, avec la complicité d'une opinion publique, amollie, déréglée par les encyclopédistes, abandonnait soixante trois mille français, épuisés par la lutte, ruinés dans leurs biens, à une nation puissante par le nombre, l'ordre et la fortune.

Les conditions de développement et d'accroissement de la nation canadienne française, ne peuvent en revanche laisser indifférent quiconque s'est donné la peine de réfl'chir et de juger, même à distance. Il est en effet certaines observations

LA FRANCE KT LA QUESTION CANADIENNE 21

d'ortlre jx)litique, certaines constatations de fait qui s'imposent et forcent l'estime et l'admiration de ceux qui savent écouter et réfléchir. A ce titre, le Canada français est un merveilleux argument que nous pouvons opposer aux détracteurs de la force française qui nient à notre race ses (jualités d'endurance, de richesse et d'expansion. Malgré les barbares de Londres et de Genève, malgré la j^erfidie d'une presse enjuivée, malgré les déformations de notre esprit traditionnel, par la conjuration étrangère, (jui sévit dans tout notre organisme et le corrom- prait— si on n'y mettait bon ordre car elle a pénétré dans l'Etat, le domine et l'inspire, et par l'effet de notre centralisa- tion détruit avec rigueur et sûreté nos libertés sociales, politi- ques et religieuses, nos corps organisés, nos institutions et nos familles, l'exemple d'un petit groupe des- nôtres, prospère et fécond, est de ceux qui peuvent le plus nous faire réfléchir et déterminer chez nous les salutaires réactions dont notre France sortira affranchie et libérée. Le Canada français est un argu- ment vivant en faveur d'institutions, (lue nous eûmes le tort de rejeter, et. vers lesquelles s'oriente aujourd'hui à travers de edoutables crises et dans des essais tumultueux, l'intelli- gence française, libérée de sophismes, affranchie de formules mortelles et désireuse d'ordre et d'organisation.

On commence seulement en France à savoir que c'est du même clan, organisateur de la Révolution, que partirent la formule méprisante, et d'ailleurs imbécile, des " arpents de neige " et les dogmes humanitaires qui renversèrent l'ordre traditionnel auquel notre pays devait son existence, sa durée et sa grandeur. On éclaircira, un jour, plus complètement le problème diplomatique, auquel s'arrête tout historien sérieux, de la non intervention de la France, lors de la guerre d'indé- pendance des Etats-Unis, dans la partie de l'Amérique du Nord, cjui devait le plus /intéresser. On rendra alors aux directeurs de l'opinion, et aux idées politiques importées récemment de l'étranger, la lourde part de responsabilité qui leur échoit, (juand on saura plus sûrement qu'une fois de plus, la fausse philanthropie, cultivée habilement dans la loge des "neuf sœurs" et les salons philosophiques, par l'astucieux Franklin, entra- vèrent et annihilèrent l'action que méditait le gouvernement monarchique. Et il faudra aussi dresser le bilan comparatif de ce que devint la France privée de ses lois tutélaires, de ses coutumes éprouvées, au regard d'une faible fraction des nôtres, auxquels la capitulation de Québec assurait le maintien de leur force expansive et de leurs énergies, par la conservation de ces

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coutumes et de ces lois. Le principe de l'autorité, les bienfaits de l'hérédité monarchique, les règles civilisatrices du catholi- cisme, nos frères du Saint-Laurent en gardaient l'exercice et les bienfaits, avec une couronne étrangère, alors que nos mains sacrilèges ruinaient, par la base, le grand édifice protecteur, et s'efforçaient de construire, en commençant par la toiture, un nouveau bâtiment, dont ies plans et les devis, dressés idéo- logiquement à Londres ou à Genève, ne convenaient ni à notre sol, ni aux matéiiaux qu'on en pouvait extra're, ni au climat de notre pays, ni à nos habitudes ancestrales.

C'est une première leçon que nous donne le Canada français. Mais il en est une autre et plus directe, plus d'actualité, si j'ose dire, et qui fait ressortir les qualités d'audace, les ressources, le sens ])olitique de notre race. C'est la magnifique histoire des luttes entreprises et conduites au succès par la poignée de braves, qui restait au lendemain du traité de Paris, en face de la nation victorieuse. Nous commençons à connaître les grands efforts, l'action acharnée des Canadiens, défendant Icure ins- titutions obtenant de force les libertés auxquelles ils avaient droit, le clergé canadien si magnifiquement patriote, les hommes de 1837, les ])olitiques fermes et avisés, Cartier, Lafontaine, Mercier, et le grand homme que fut Mgr Labelle; et les exem- ples que laissent ces héros, démontrent, à une heure la France a besoin plus que jamais de le savoir, que les libertés ne se quémandent pas mais se laissent prendre de force et que seuls en sont dignes ceux qui ne se contentent pas d'en procla- mer timidement l'urgence théorique.

Le jour la France sera rétablie dans ses droits, en réalisant selon la formule classique et d'après ses précédents historiques, ses traditions et son passé, l'unité politique qui seule peut assurer Vunion des patriotes, elle saura rendre dans ses fêtes officielles l'hommage, que nos cœurs accordent aux héros de St-Eustache, de St-Denis et de Batoche. Maîtresse de ses destinées, elle saura réclamer diplomatiquement et sur le ton qu'il convien- dra d'employer, pour nos frères, l'exercice des libertés que leur garantissaient les accords du traité de Par' s, et qu'au Manitoba, dans l'Alberta, la Saskatchewan, la force anglo- saxonne leur extorquait récemment. Le " Roi très chrétien " saurait encore, s'il était nécessaire, défendre les prérogatives justifiées des Franco-américains en cour de Rome et maintenir avec autorité les intérêts de la langue française menacés, par ceux mêmes à qui la sympathie et l'amitié de la France ne man- quèrent jamais.

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En attendant, pour ceux des nôtres (lui se refusent à voir mourir leur pays, qui ont eu d'abord ce courage de chercher, en dehors des préférences personnelles, les raisons de salut public, et, une fois connue la vérité politique, ont fait bon mar- ché de leur repos, pour propager et répandre cette vérité sans laquelle un pays ne peut vivre et prospérer, il reste à témoigner hautement la reconnaissance qu'ils doivent à leurs cousins du Saint-Laurent. Le bel exemple vivant et actif, la belle leçon de réconfort ! Vn de nos confrères de Montréel, M. Orner Héroux, e trouvait il y a un peu plus d'un an à Lyon, à la Société des Conférences, que dirige un groupe important de f an- çais catholiques et de royalistes: son apparition sur l'estrade fut saluée d'acclamations. La jeunesse traditionnaliste de cette grande ville affirmait ainsi se ^ espoirs et témoignait en même temps de son inaltérable fidélité aux souvenirs et aux épreuves de jadis. II me faisait le lendemain l'honneur de m'écrire:

" Je constate chaque jour davantage à quel point sont étro'- tes les affinités qui nous relient aux français qui sont restés fidèles aux vieilles croyances ou qui tout au moins les respec- tent comme l'un des éléments de la grandeur nationale.

" Par contre, je constate que certains journaux du Bloc manifestent à notre endroit un mépris et une antipathie qui ne nous déplaisent point, puisque ces messieurs les prodiguent avec une égale abondance aux meilleurs français et pour le même motif: la fidélité aux vieilles croyances et aux meilleurs traditions de la race."

Evidemment ce qui pour nous est un réconfort et une belle leçon, reste pour les démolisseurs de l'ordre national, un scan- dale et un reproche, il faut s'en réjouir. Par dessus les mal- entendus, d'ailleurs factices, qu'ils peuvent passagèrement établir et que les bons esprits, des deux côtés de l'Océan, dé- truiront et de façon fmctueuse, il reste ce que Maurice Barrés, dan un article appelait: le Miracle Canadien. Cela ne doit nullement empêcher un Français intelligent de tenir compte des réalités nouvelles du problème canadien, il serait ridicule de nier que la province de Québec est en Amérique.

La doctrine de silence, que pour mieux déguiser leur besogne impie, nous imposaient nos maîtres d'une heure est dénoncée. Je n'énumérerai pas les publications nombreuses qui rendent hommage à la vaillance canadienne, à l'héroïcité de son sou- venir. Quel journal, quelle revue, quelle librairie repu'sen- tant l'ordre traditionnel ne s'honore en signalant périodique-

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ment cette magnifique réussite et ce généreux attachement? Contrairement au perfide conseil du métèque génois et à demi- juif, qui après l'insurrection devant l'ennemi fonda la républi- que parlementaire et anticléricale en réaction contre l'équivo- que hypocritement patriotique de ce Gambetta, on voit aujour- d'hui que de même que pour l'Alsace, il faut parler du Canada, pour y penser. Et malgré les prudences suspectes d'un con- servatisme attardé, on parle aussi de plus partout, et dans tous les milieux du Roi, et de ces institutions monarchiques, qui seu- les peuvent conditionner dans la paix sociale avec justice et dignité, les indispensables libertés que par nécessité la démo- cratie se refuse à laisser vivre, A l'heure actuelle en France, quelles que soit les apparenœs d'ordre électoral ou les manifes- tations officielles, qui ne correspondent en rien aux sentiments profonds et aux réalités durables de ce pays, la victoire de l'ordre se dessine chaque jour davantage. On peut nous calomnier, on peut étouffer, grâce aux organisations d'état, pour le reste du monde, les beaux résultats que, sur tous les terrains de l'ac- tivité et de l'énergie françaises, le parti traditionnaliste mul- tiplie; les Quatre f]tats Confédérés (Juifs, protestants, maçons, métèques, qui asservissent ce pays) commencent à douter de leur réelle puissance. Que le rideau de police qui les isole de la nation se déchire ou s'entrouve, sous la force d'événements, qu'ils ne peuvent plus {)révoir et ne pourront pas toujours con- jurer, et alors cesseront de se manifester les antagonismes qui nous divisent; alors les Français de France, les fils du sol cesse- ront d'être trompés et opprimés, au profit d'une secte, de coteries malfaisantes, agissant pour le compte de l'étranger. Les principes de quatre vingt-neuf qui perpétuent notre escla- vage résistent de moins en moins à la critique, chaque jour plus hardie et plus.nourrie, des représentants de l'intelligence. Les faits sociaux s'insurgent contre ces idéologies mortelles. Qui pourrait nier combien un tel retour à la vérité traditionnelle est profitable aux sentiments fraternels que doivent, sous peine de déchéance commune, entretenir les deux nations : la Cana- dienne et la Française?

Henry de Bruchard

La Situation Economique des Canadiens-Français

ET

Notre Industrie Nationale

A MES JEUNES COMPATRIOTES DE l'A. C. J. C.

Il m'a été donné d'assister à presque toutes les séances du dernier Congrès de la Jeunesse Catholique, à Québec. C'est là, bien plus qu'aux fêtes éblouissantes du Troisième Cente- naire, que l'on a vu surgir un peuple nouveau, jeune et fort.

Lorsque la jeunesse de tout un peuple, dans un suprême élan patrioticiue et religieux concentre ses lumières, prie et travaille, brave les sourires de l'âge mûr et cherche la solution des grands j^rol)lèmes nationaux, les ténèbres accumulées par les éteigneurs d'étoiles peuvent être bien épaisses, mais jamais assez pour l'empêcher de découvrir l'ennemi et de le combattre, jamais assez profondes pour lui cacher les vrais sentiers et l'empêcher d'y courir. A vous qui faites partie de cette vaillante jeunesse et qui avez renoncé aux délasse- ments bien permis, aux soins mêmes que requérait une santé chancelante, mes félicitations.

Vous avez inscrit à votre programme l'étude pratique des problèmes sociaux et économiques ; je vous en félicite encore : mais je vous avertis que cette résolution est grosse de consé- quences pour vous. Non pas que le problème social ait atteint chez nous ce degré d'acuité qui en complique les données en Europe : mais parce que sa solution vous créera des devoirs onéreux. Etudier sincèrement le problème économique du Canada français, c'est vous lier d'avance à la nécessité d'en- richir votre peuple, en commençant par vous-mêmes.

Y pensez-vous ? Nous faire une stricte obligation, une vertu d'amasser des richesses ; d'entasser si c'est possible ? Oui, car étudier notre problème financier et économique, c'est être sûr d'avance d'arriver à cette conclusion : le Canada français ne dévelopi^e pas à son profit les richesses naturelles du pays.

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C'est donc mon devoir à moi, sous peine de voir l'étranger s'em emparer, d'y travailler et d'y faire travailler par la diffusion de la lumière et de la richesse.

Etudier la question sociale maintenant, c'est arriver à même conclusion par un autre chemin. J'admire le jeune homme de la société Saint Vincent de Paul qui, comme Ozanam, a résolu la question sociale du relèvement de la classe pauvre par la charité donnée de main à main. Mais laissez-moi vous^ dire que j'admire encore davantage ce même jeune homme, si outre cette charité privée, il pratique une charité plus pénible et plus large, celle des Léon Ilamel, celle des Féron-Vrau et des Alphonse Desjardins, des patrons de Lille et du nord de la France, celle des syndicats belges, celle des évêques et du clergé belges et allemands, cette charité, qui se livre au travail ardu de l'homme d'affaire, afin d'ouvrir de nouvelles industries et de procurer à son compatriote, à toutes les classes de la société, non pas le j)ain de la mendicité, mais le travail honnête et anoblissant de l'artisan, l'aisance fleurit la vie intellectuelle et morale.

Vous le voyez, l'étude des questions sociales, non moins que de notre question économique vous amène aux mêmes conclu- sions: devenir riches et enrichir votre pays.

***

Et d'abord c'est un droit. Devant une société qui s'est fait un devoir de combattre le socialisme sous toutes ses formes, ce serait tomber dans une ridicule banalité que d'entreprendre une démonstration philosophique du droit de propriété et de son complément, le droit à la richesse. Il y a longtemps que vous avez réduit à néant les sophismes d'une démagogie hai- neuse qui s'attaque à ce droit naturel et inviolable de la pro- priété et de la richesse individuelle. Mais après de si vigou- reuses réfutations, vous auriez bien tort de laisser limiter votre droit à la richesse par la critique malveillante, l'envie, la jalousie de l'indolent qui n'a cure d'y atteindre, lui, et qui, soyez-en sûrs, tournera fatalement au socialisme, pour acquérir celle des autres.

Je pourrais montrer avec toute la philosophie catholi- que, comment les biens d'ordre intellectuel et moral reposent logiquement sur une richesse solidement établie. " On ne songe à se perfectionner, dit Mgr Paquet, on ne peut déployer une activité puissante et ordonnée, on ne sam-ait vaquer aux

LA 8ITUATI0E ÉCONOMIQUE DES CAN.-FRANÇAI8 27

travaux de la haute culture intellectuelle que si l'on est sûr du lendemain."

Mais je préfère envisager les droits que nous confère notre nationalité. Qui a plus droit que le Canadien-français à la richesse et à la prospérité de ce pays?

Premier possesseur du sol et confirmé dans ses droits i)ar les traités, il l'a arrosé de ses sueurs et défendu de son sang, il y a répandu et semé son activité et son courage: ce sol, il est devenu partie de lui-môme, avec tous les biens qu'il récèle.

Le droit civil le place à l'égal des autres races qui se parta- gent ce teriitoire: mais par sa connaissance du pays, par ses qualités viriles de citoyen et de chrétien, n'acquieil-il pas le droit de les dominer et de les diriger?

Dépositaire d'une mission sublime, il a droit aux moyens de la remplir dans le monde; mais il élèvera d'autant i)lus haut le phare de l'idéal national et catholique sur ce continent qu'il aura plus solidement assis les bases de la richesse commune. Rester en stérile contemplation devant les splendeurs futures du luminaire qu'il porte, et mépriser l'huile vivifiante des richesses qui l'alimentent, ce serait tarir la source de sa lumière, de sa vivacité et de sa chaleur.

Flétrissez à l'envie ceux qui d'un mot nous feraiaient naguère l'entrée de provinces qui sont nôtres: mais alors flétrissez donc aussi ceux qui, à tous les degrés de l'échelle sociale, dans notre province canadienne-française, laissent aliéner par apathie nos richesses nationales et laissent vendre à des rivaux ces biens qui feront leur force et notre faiblesse. Ah! c'est bien dans la lutte économique, dans la défense de nos droits à la richesse, que l'on peut dire s'arrêter, c'est déchoir. Nous désin- esser, ne fut-ce qu'un moment, de notre progrès économi- que, du développement agricole, commercial et industriel, c'est tomber au rang des nations conquises, c'est trahir son pays vendre le sang canadien dont il est imprégné, c'est vendre nos droits et nos destinées providentielles. Vous le voyez, la con- quête de la richesse n'est pas seulement un droit, c'est déjà presque un devoir.

* * *

C'est un devoir. Il contient donc quelque chose de pénible. Oui, loin de moi la pensée d'imiter cette classe d'endormeurs chargés de nous bercer dans une soporifique sécurité, en faisant miroiter à nos 3^eux le spectacle chatoyant de nos in-

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épuisables richesses nationales. Voyez donc quelle opulence de toutes les ressources naturelles, dans ce Canada français ! Que de milliards dans ces forêts sans limites, ces mines inexplorées, ces innombrables pouvoirs hydrauliques ! Voyez ce fleuve majestueux sillonné de transatlantiques qui portent la richesse et la vie jusqu'au c(rur de la province ! Voyez ce nombre incalculable de chantiers à bois dont vivent quatre cent mille Canadiens-français. Voyez enfin toutes ces industries qui s'implantent rapidement sur notre sol. Non, le Canadien ne manque pas si tôt de travail et de salaire. Dormez donc tranquilles. Eh ! bien ! si l'association de la jeunesse se re- posait dans une si funeste sécurité, qui a assoupi déjà plu- sieurs générations, c'en serait bientôt fait de notre indépen- dance économique et, partant, de notre liberté politique et religieuse.

Ces richesses existent en abondance : mais hélas ! elles ne sem- blent pas pour nous. Comme Richard Cœur de Lion devant Jérusalem, le Canadien-français peut voiler son visage et dire: " O mon pays, je ne mérite plus de te contempler, puisque je n'ai pu te conquérir."

Dans cette province de Québec que l'on dit nôtre, que possé- dons-nous? La partie habitée et cultivée couvre à peine six pour cent du territoire. Là, le haut commerce, le commerce payant, le vrai commerce, n'est pas aux mains des Canadiens- Français: l'industrie, moins encore. C'est si vrai que dans la

ville de Québec même, on enseigne la tenue des livres en

anglais dans toutes les écoles. Dans les villes, notamment à Montréal, les propriétés foncières appartiennent en troj) grande partie à l'étranger; et dans une infinité de paroisses de campa- gne, les terres sont hypothéquées au profit du banquier et du commerçant étrangers. Enfin, pour soutirer le peu d'argent qui circule dans notre pauvre population, les- agents des sociétés internationales de bienfaisance enrôlent chaque année une foule d'adhérents. L'agriculteur dépend de l'étranger pour son marché, le commerçant pour ses marchandises; les autres clas- ses de notre société dépendent aussi de lui pour leur salaire; et nos classes dirigeantes ne sont pas les plus indépendantes sur ce point.

Si ce tableau vous fait peur, reportez votre regard sur le reste de la province, sur ce 94% de notre territoire qui reste inhabité. Ces immenses forêts s'étendant sur une superficie de 200 mil- lions d'acres, c'est le domaine à peu près exclusif de l'Anglais. C'est son royaume et son chateau-fort.

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Au temps de sa tyrannie, Rome envahissait un pays voisin, réduisait ses rois et ses peuples en esclavage, en exilait un cer- tain nombre et forçait les autres à exploiter à son profit leurs propres biens, à dilapider Icui-s propres richesses: puis aux jours de réjouissances, Rome se payait le luxe de les faire s'en- tredéchirer.

Parmi tous les marchands de bois millionnaires qui dépouil- lent et nous font dépouiller la province de sa plus grande riches- se, connaissez- vous beaucoup de Canadiens-Français? Non, mais tous les employés, tous ceux qui travaillent, qui suent, qui peinent dans un métier de forçat, au froid, au soleil, à l'eau glacée, pour leur amasser des millions, sont Canadiens-français. Pauvre homme de chantier qui tire nos marrons du feu pour un autre. Le voyez-vous cet ancien maître du pays qui défiait autrefois l'Anglais et l'Américain sur tous les champs de bataille et qui se ruine aujourd'hui pour la gloire et la fortune du pre- mier Anglais débarqué de Londres, du premier Américain de New- York.

Mais il reçoit un bon salaire. ^\'^ite, il court le boire à l'hôtel du bourgeois qui ne fait que changer ce salaire de main. Puis après une semaine d'orgie et de " vaillantise ", la figure ensan- glantée et les poumons bmlés, il remonte au chantier et reprend son travail de forçat sans même écrire à sa femme et à ses pa- rents qui n'ont rien pour payer les dépenses de l'été et les pro- visions de l'hiver. Toute une population de 400,000 âmes, le quart de la province attend ce salaire, qui ne viendra jamais, pour payer ses dettes. C'est la crise financière, le malaise et la stagnation des affaires, en permanence.

Retourné au chantier, notre bûcheron épuise le reste de ses forces et revient vers 35 ans, jeune épave, pour vivre de la charité de ceux qu'ils a ruinés et doter le pays d'une généra- tion de crétins pauvres. On dirait qu'une malédiction sans cesse grandissante plane sur toute cette population que ses pères ont tant de fois maudite.

Il nous faut une ligue, une croisade contre les chantiers à l'instar de notre belle campagne anti-alcoolique; croisade plus agressive encore et mieux préparée, dirai-je; car les adversaires sont plus redoutables. Ils ont pour eux, outre nos habitudes ancestrales et nos traditions quasi nationales, des principes d'utilité publique mal compris, mais générale- ment acceptés. Ils ont pour eux ce qui pèse encore plus que tout cela dans la balance des destinées d'un peuple, ils ont le nerf de la guerre.

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Le marchand de bois est riche, et dans l'état de dénûment ou gémissent surtout nos classes dirigeantes, essayer d'attaquer ses chantiers sans autres ressources que de beaux discours, c'est renouveler la folie de 1838 et se ruer sans armes à l'assaut des canons Anglais embusqués dans les meilleures positions.

Le marchand de bois est liche: s'il a décidé de resserrer les limites de la civilisation et de laisser aux Canadiens-français juste assez de terre pour lui élever une race de bûcherons pour ses limites, qui l'en empêchera?

Il est riche: s'il veut asservir des milliers de Canadiens dans ses chantiers et les faire travailler à la ruine de leur propre domaine national, qui l'en empêchera?

Il est riche: s'il veut développer, rapide comme l'éclair, la colonisation des autres provinces, proscrire la colonisation canadienne dans Québec et garder notre province comme réserve forestière des autres, qui l'en empêchera?

Nous le dénoncerons dans nos journaux ? Ils sont à lui. A le voir s'infiltrer dans nos meilleurs journaux, on comprend que la persévérance de son écrivain intéressé dépassera toujours en résultat la générosité périodique de l'écrivain désintéressé. Il est riche, ce serait peut-être un beau geste de mépriser ses richesses pour n'avoir pas la peine d'y atteindre! Mais il serait bien plus beau, plus héroïque, dirai-je, de sacrifier ses aises, ses joies familiales, toute une vie dorée de médiocité, de risquer même sa fortune, pour l'agrandir et pour exploiter nos biens nationaux au profit des Canadiens-Français. Le geste apparaîtra d'autant plus beau qu'il parera le coup qui nous menace et sauvera une nation.

Je crois à la mission providentielle du Canada français. Mais je crois aussi que ce n'est pas en développant chez nous la sordide promiscuité des maisons de bas étage, d'où partent journellement des millions de hurlements imprécatoires, que nous attirerons la bénédiction du ciel sur cette mission. A l'œuvre donc et si vous croyez au peuple choisi, nourissez-le, faites-le vivre et combattre et, dans quarante ans, il recouvrera la terre promise à ses pères.

* *

Il me reste encore la partie apparemment la plus difficile de ma tâche à accom plir: vous montrer que s'enrichir est pour le Canadien un devoir facile.

Comment: mais ces richesses de la province, richesses plus

LA SITUATION ÉCONOMIQUK DKS CAN.-FUANÇAIS 31

précieuses que celles de toutes les autres provinces, le Canadien- français ne pourrait-il pas aussi les exploiter? Lorsque vous aurez détourné des chantiers ce quart de notre population qui s'y perd qu'en ferez-vous? Vous lancerez ces hardis pionniers dans l'exploitation forestière pour leur propre compte et sur- tout dans un immense mouvement de colonisation intensive qui couvrira les parties les plus avantageuses de notre beau et fertile territoire.

Par une pression dont seule l'Association des Jeunes pos- sè<le le secret et dont elle a déjà fait sentir la puissance, vous ferez éclater les mailles de cette chaîne trop étroite dans laquelle le marchand de bois voudrait resserrer et comprimer l'essor de notre population pour conserver à lui seul ses forets. Puis, par la brèche, vous lancerez un courant de colonisation qui sera la base d'une foule d'industries et d'une ère nouvelle de commerce.

Alors,il y aura place pour tous: plus de positions encombrées, plus de classes parasites et gâte-métier. Alors, au lieu de pié- tiner sur place et de se gêner les uns les autres, nos compatrio- tes en s'élançant vers un même but, sentiront le besoin de s'entr'aider. Aucune société de secours mutuel ne peut nous donner vme idée de l'esprit d'union et d'entreprise qui règne dans ces jeunes paroisses nouvellement fondées. Bâtir des églises et des écoles, organiser la coopération pour développer toutes sortes d'industries, ne sera qu'un jeu pour nous dès que nous aurous établi ces nouvelles populations.

Mais avant tout, pour coloniser, il nous faut des terres.

M. Castonguay, inspecteur des travaux de colonisation, ■déclarait que nous possédons 120 millions d'acres de bonne terre cultivable dans nos forêts. Comment se fait-il que d'après la Gazette Officielle elle-même, à peine deux paroisses nouvelles ont été fondées sur toute cette étendue dans un an? Tandis que dans l'ouest, le moindre agent de colonisation fonde une paroisse Canadienne-française par année. Commment il se fait? C'est que le marchand de bois déclare les cinq ou six mille visiteurs de nos régions de colonisation " de faux colons " et leur fait refuser des terres : mais c'est surtout parce que, à la

base de toute colonisation, on oublie de mettre des terres.

Ces 6000 colons vont s'établir dans l'Ontario, ils se trans- forment comme par enchantement en irais colons, et nous restons avec nos deux paroisses par année.

Si vous comprenez, que le salut du Canada français réside dans sa colonisation intensive et que, prompts à mettre vos principes à exécution, vous veuilliez coloniser, ayez des

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terres. Je le dis sans rire: car j'ai vu ce paradoxe appliqué dans mainte organisation qui n'oubliait qu'une chose. . . le principal. Ayez d'abord des terres, ouvrez des chemins, grou- pez des colons prospères autour d'une église: vous aurez fait l'œuvre la plus patriotique, la plus catholique qui soit au monde. Comme le missionnaire, vous aurez établi, solide et inébran- lable, le règne de Jésus-Christ dans un monde nouveau.

Mais je devais vous parler, je crois, de notre industrie natio- nales. J'y suis. Dans ces centres de colonisation, vous ne laisserez pas brûler inutilement un bois précieux. C'est vous qui le recueillerez et le transformerez pour le vendre en bois de sciage, en pulpe et en papier, sur tous les marchés du monde. L'industrie forestière, voilà notre industrie nationale et cana- dienne-française .

Si vous avez à cœur d'établir, comme vous en faites pro- fession, des œuvres sociales, vous ne pouvez vous désintéresser de notre progrès économique, le premier, sinon le principal, de nos devoirs du moment. Vous n'êtes pas institués seulement pour dire de bonnes choses, mais pour en faire: vous êtes une société d' œuvre et d'action sociales. Or les œuvres, ne s'éva- luent pas seulement au moyen de belles phrases; il faut le con- cours du capital : d'un capital organisé et intéressé même pécu- niairement au succès de l'œuvre. L'intérêt pécuniaire sera une garantie de plus, et peut-être la plus sûre garantie de votre bonne foi et de votre persévérence. Faites-y de gros bénéfices, séparément ou collectivement; devenez millionnaires; ce n'est pas moi qui y mettrai obstacle. Je dirai: un Canadien qui s'enrichit, c'est un appoint à notre force économique: tant mieux!

Le champ de nos opérations est tout trouvé. Il s'ouvre aujourd'hui sur la voie du Transcontinental une nouvelle province de Québec.

Laisser les autres s'en emparer serait le crime national le plus irrémiscible et le plus irréparable que nous ayons commis. " Emparons-nous du sol " nous crierait aujourd'hui la grande voix vibrante de patriotisme de Mercier: c'est le temps ou jamais de mettre en pratique cette devise et d'y ajouter celle-ci: " Emparons-nous de l'industrie ".

Si un jour qui n'est pas loin, l'Association Catholique de la Jeunesse Canadienne Française réunit le capital nécessaire et fonde, ne fut-ce que la moitié d'une paroisse, sur le parcours du Transcontinental, elle y prendra goût et, dans dix ans, cette ligne sera à nous: nous aurons reconquis la terre de nos aïeux et notre industrie nationale. ^Vous serez riches.

LA SITUATION ÉCONOMIQUE DES CAN.-PRANÇAIS SS

Si, dans cet article, j'ai surtout parlé du développement de Québec, n'allez pas croire que je dédaigne Ontario et ceux qui l'habitent. Ce serait me déprécier moi-même. Non, j'admire ce flot envahissant de Canadiens-Français, qui inonde Ontario et avant 50 ans y submergera l'élément Anglais. J'ad- mire même ces Canadiens des Etats-Unis qui vont puiser là-bas l'esprit d'union et d'organisation sociale et qui reviennent ensuite nous donner le modèle des meilleures organisations colonisatrices qui aient encore été mises en opération.

Mais laissez-moi vous le dire, Québec restera encore longtemps le foyer du Canada français et le flambeau de la vraie civilisa,- tion française en Amérique : et ce flambeau restera plus lumi- neux et plus ardent selon que l'huile qui l'alimente sera plus riche et plus pure.

Je termine par ces mots de M. Errol Bouchette dont la lec- ture vous a été si chaudement recommandée par votre camarade Armand Lavergne: " Est-ce quand notre ruine sera consommée que nous pourrions prétendre prêcher sur ce continent comme le firent nos pères, la sainte croisade de la vérité, de la justice et de la liberté? Ah ! ne nous y trompons pas. Nous n'accom- plirons nos destinées qu'à la condition d'être de toute manière les forts de notre siècle. Nous n'y arriverons jamais en nous traînant à la remorque de nos compatriotes de langue anglaise : mais par un effort qui nous placera à la tête du progrès écono- mique sur ce continent : par la résolution inébranlable de mettre en honneur et en pratique parmi les nôtres la science économi- que. Faisons cela et à l'heure qui suivra notre victoire, en un de ces moments si rares le peuple, sûr désormais de l'avenir, jouira en paix du présent, du sein de la floraison des lettres, des sciences et des arts, surgira l'historien attendu pour immor- taliser cette nouvelle étape de notre vie nationale."

Raymond Dubeis.

^ Noua comptons sur nos lecteurs, sur nos amis, pour nous aider à répandre

Elus encore la Revue Franco-Américaine. Jamais la lutte en faveur de i bonne presse, de la presse nationale et partiote, ne fut plus nécessaire. Nous tenons gratuitement et franco, à la disposition des personnes qui vou- dront bien nous les demander poui^la propagande des numéros spécimens de notre publication. Nous serons également reconnaissants à nos lecteurs^de nous communiquer des listes de bonnes adresses pour envoi de nos spéci- mens.

Le Mont-Cassin

On a beaucoup visité le Mont-Cassin, on en a souvent et très bien parlé chez nous. Chacun connaît, au moins vaguement, la beauté, l'ancienneté, la grande signification historique et littéraire de ce lieu illustre. Cela me dispense d'une descrip- tion méthodique, et je ne prétends pas être neuf en transcri- vant mes impressions. Je passe, je m'asseois à la table com- mune des pèlerins, je prends ce qu'elle me donne.

On se rappelle que cette abbaye fut la mère de tout le peu- ple monastique d'Occident. Ses armes le disent: elles portent le fleuve qui s'épanche de la tour cassinienne. Saint Benoît y vint instituer sa famille en ces jours troubles et tristes du Vie siècle. C'était un de ces moments de l'histoire ou les âmes lasses regardent vers le ciel, tant il leur semble qu'il n'y a plus rien à faire sur la terre, que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue; et la tentation leur vient d'anticiper ici-bas sur la vie éternelle. Le vieux monde n'était plus, le nouveau n'était pas encore. 11 n'y avait pas une partrie à défendre, pas une vérité à servir. La patrie romaine s'en était allée à Byzance, les barbares se disi)utaient ses lambeaux, saccageant les lieux et les souvenirs augustes; ce qui en restait était gouverné par des eunuques et amusé par des rhéteurs. Ceux qui pouvaient encore jouir jouissaient, éperdument et vite, dans l'insécurité du lendemain; la masse des autres cherchait fuir la grande misère de ce temps. L'espérance interrogeait en vain ces ruines, elle n'y apercevait qu'une seule étoile de primevère: la foi du Christ. Dans la sénilité, la mollesse et la menace uni- verselles, c'était la seule chose jeune, sévère et sûre. Beau- coup s'y jetaient à cœur perdu et la poussaient du premier coup à l'ascétisme monacal, surtout parmi les fils des maisons patriciennes; leur vieux sang romain demandait à s'employer encore à de fortes œuvres; rien ne lui offrait cet emploi; ils pre- naient en dégoût la richesse, le plaisir, l'orgueil de la condition. C'est une erreur vulgaire de croire que les premiers moines furent des mendiants et des ignorants. Elle naquit dans le patriciat de race et d'esprit, cette étrange soif d'obéissance et de pauvreté.

LE MOXT-CAS8I\ 35

Benedictus do Nui-sia fut un de ceux-là. Il se réfugia <l'al)onl ilans la jçrotte de Subiaco. Rome était trop près. L'ennite chercha plus loin dans les montagnes, en descendant vers le Sud, et il choisit ce lieu. On aurait peine à trouver un site (jui traduisît plus clairement jx)ur les yeux tout le sens et les exigences de l'état monasticiue: les joies terrestres laissées en bas, les rudes cimes il faut se maintenir, les grands hori- zons qui doivent occuper l'âme, le ciel proche vers lequel elle tend. Sommet solitaire, le mont Cassin se détache du massif des Apennins à l'entrée des plaines de la Campanie; elles se se déroulent à ses pieds, de Ponte-Corvo à Capoue, tièdes et charmantes, arro.sées par le Lin et ensuite par le Gariglieno. De cet obsen^atoire, on embrasse tout le vaste emphithéâtre de montagnes ijui abaisse ses gradins autour de la vallée, depuis les crêtes neigeuses des Abruzzes jusqu'aux rameaux de la chaîne centrale, mollement infléchis vers le golfe de Gaëte. Une échancrure de ces dernière laisse apparaître un petit coin de mer à l'extrême horizon, par delà Gaëte; on ne le voit que par les midis de grand soleil, brillant au bord du ciel comme un morceau de miroir brisé.

Dans la plaine, le printemps deNaples sourit, avec ces pre- miers jours d'avril; l'air est chaud, la vie travaille, les pêchers fleuris mêlent partout un brouillard rose au brouillard gris des oliviers. A mesure qu'on s'élève vers le monastère, on sent fuir le printemps et revenir l'hiver; sur le plateau que l'abbaye couronne, un air vif souffle des neiges voisines, le froid du cloître vous sai.sit sous les voûtes nues des hautes galeries. Peu de végétation sur ces pentes rocheuses, des arbres plus tristes, le chêne vert et les buissons épineux; dans les jardins de la communauté, quelques transfuges de la plaine se hasardent. De la terra.sse les moines se promènent, ils peuvent respirer encore, comme un faible rappel de la douce saison d'en bas, les fleurs pâles des amandiere.

De cette terra.'^se. ils voient sous leurs pieds toute la terre de Labour; on dirait une carte en relief, avec les détails distincts et l'éloignement irréparable des choses qu'on regarde dans le passé. Sur la place du marché de San Germano, à pic au-des- sous de nous, un mouvement de fourmis, des points noirs qui sont des hommes. De temps en temps, un gros insecte annelé glisse sur le pays; c'est le train du chemin de fer, qui emporte la vie, la pensée, les préoccupations du siècle. Il n'en arrive ici (ju'un peu de fumée et l'écho affaibli d'un bruit qui passe.

Quand les yeux se relèvent à niveau, ils n'aperçoivent plus

36 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

que les joies pures de la lumière sur les flancs nus des Apennins. Elle a des jeux magnifiques, variés pour toutes les heures. Vers le soir, les plans décroissants des montagnes sont marqués par les lignes bleues, très sombres au devant, de plus en plus claires à mesures qu'elles fuient dans l'étendue. La dernière est si blême qu'elle se confond presque avec l'outremer du ciel. Tel l'horizon de rêves et d'espérances ces religieux attachent leur regard; les 3"eux trop faibles le tiennent pour un bleu chi- mérique; ce n'est pas qu'il n'existe point, c'est qu'il est plus lointain et plus haut.

Au temps de saint Benoît, la Campanie était encore païenne. Ce pays ne fut jamais austère; on sait quelle réputation les gens de Rome avaient faite à Capoue et à tous ces jardins de la Grande-Grèce. Les dieux indulgents du vieux monde s'y défendaient dans leur dernier paradis. Cela enflamma le zèle de l'apôtre et décida son choix. Il y avait, dit-on, sur le mont Cassin une statue d'Apollon qu'il détruisit de sa main. Des établissements religieux occupèrent ce sommet depuis la plus haute antiquité. Les assises du couvent portent par endroits sur des lits de blocs cyclopéens, attribués aux Pélasges. Saint Benoit édifia sur ces ruines conquises la première maison de sa famille. Puis il s'occupa de lui donner la maison morale, la règle.

Je viens de lire cette règle bénédictine, qui servit de modèle à toutes les autres. Notre époque fait grand état et grande montre de la psychologie; ceux qui s'y plaisent devraient prati- quer ce petit livre, il en apprend long. L'homme qui l'a écrit avait une singulière expérience de l'âme humaine, des ressorts par lesquels on la meut et on la tient. Pour le politique, le cha- pitre consacré aux devoirs de l'abbé serait le meilleur des traités de gouvernement. L'esprit général de cette loi, c'est l'obéissance absolue de tous au pouvoir librement délégué par tous; obéissance tempérée par la charité dans les rapports com- muns, par la terrible responsabilité du supérieur devant Dieu. La pensée constante du législateur est de rendre l'homme dur à lui-même, doux à autrui; son objet final, d assurer la paix extérieure de la communauté et la paix intérieure de chacun des membres par la remise de la volonté propre. A côté des dispositifs les plus sévères, on rencontre des prévisions d'une délicatesse maternelle; ainsi il est recommandé aux plus dili- gents, quand ils se lèvent à l'heure prescrite, de ne pas trop se presser vers le chœur, afin que les paresseux puissent les rejoin- dre et que ceux-ci n'aient pas de confusion. Les religieux ne

LE MONT-CA88IN 37

devraient manger que d'un seul plat; mais on doit toujours en servir deux sur la table, pour ne pas forcer les répugnances des infirmes à l'endroit de tel ou tel mets. J'ai dit plus haut comment il était ordonné d'accuillir les hôtes. On pourrait citer bien d'autres exemples qui découvrent cette fleur de charité tendre sur l'arbre à la rude écorce. La partie pénitentiaire, si l'on en compare l'esprit à celui des institutions romaines et barbares au Vie siècle, marque un progrès incontestable dans les idées de justice et de douceur; il y a autant de distance entre le législateur bénédictin et ses contemporains qu'entre Bec- caria et les juristes du moyen âge. J'éprouve quelque honte à répéter, dans ces observations rapides, ce qui a été si bien développé par M. Guizot et par tant d'autres historiens; mais ce lieu commun surprendra encore beaucoup de monde, mieux que le paradoxe le plus nouveau.

En rédigeant ce code très souple, destiné à se plier aux diver- ses formes et aux divers emplois de la vie religieuse, il ne sem- ble pas que saint Benoit ait prévu la vocation spéciale de ses fils, appelés à représenter l'ordre des lettrés dans le peuple monas- tique. A mesure que leur vinrent la richesse et le loisir qui les dispensaient des travaux de la terre, ils modifièrent leur règle- ment et appliquèrent leur activité au labeur intellectuel. Sauf de courtes éclipses, cette tradition s'est maintenue jusqu'à nos jours, et le seul nom de bénédictin en dit assez. Le Mont- Cassin fut la bibliothèque principale de l'Europe, à une époque il n'y avait plus guère de bibliothèques, le grand atelier d'écritures et parfois de productions originales. Quand on regarde d'en bas cette abbaye, placée sur ce piton isolée, on pense à un phare sur son récif; et ce fut bien un phare: durant dix siècles, à travers la nuit du moyen-âge, il garda la pensée humaine réfugiée dans ce peu de latin elle vivait. Elle a veillé là-haut, petite lampe trouble, vacillante, vingt fois près de périr dans les tempêtes qui s'élevaient des ténèbres environ- nantes.

Vicomte E. M. de Vogué.

T[ Lorsqu'on offre un cadeau, on veut d'abord qu'il fasse plaisir à celui qui le reçoit ; on désire au.ssi que celui-ci vous en sache le plus de gré possible. ^ A ces deux. titres l'abonnement est un des meilleurs, sinon le meilleur des cadeaux, des souvenirs.

Î L'abonnement, c'est le cadeau renouvelé chaque mois. Le plaisir est urable, croissant même, et la gratitude suit la même progression.

3 Aussi nous appelons l'attention de ceux de nos lectieurs en quête de ca- eaux, de souvenirs, sur l'abonnement à la Revue Franco-Amêricaive ; qu'ils profitent d'un commencement d'année avec mai 1910.

La vie des poissons pendant l'hiver

Que deviennent, en ce temps d'hiver, nos silencieux amis les poissons? En général, il ne sont pas très occupés et passent toute la mauvaise saison dans une oisiveté tranquille, presque absolue. Ah! il ne fait pas bon, ils le savent bien, et tout abrités qu'ils soient contre les intenipérit^s, dont il semble (ju'ils doi- vent être garantis par leur séjour dans la profondeur des eaux, ils ne veulent i)as mettre, si j'ose dire, le nez dehors. Ce sont personnes piudentes, soucieuses de leur confortable et de leur santé. Longuement, depuis les j)remières fraîcheurs d'octobre, ils se sont mis en quête d'un gîte, allant, venant, sondant les berges, tâtant les fonds vaseux, essayant la force des courants, cherchant des coins calmes celle-ci ne se fait pan trop sentir, rien ne les dérangera, ils seront en repos et en^sécurité.

Leur sagacité est merveilleuse et leur instinct ne les trompe pas. Loi-squ'un heureux hasard permet de découvrir leur re- traite par une eau assez claire pour voir comment ils l'ont choisie et comment ils ont su s'y installer, on est obligé de reconnaître qu'ils ne pouvaient pas le faire plus judicieusement. Ils sont dans des trous d'eau morte, garantis par une avancée quelcon- que de la berge, par des roches en travers du courant, par un haut-fond (jui fait colline, au revers de laquelle s'ouvre une petite vallée, ou encore par un entrecroissement de racines, ou d'ar- bres tombés à l'eau et enchevêtrés sous la poussée des crues. Le courant est ailleurs, plus loin, plus près de la surface; mais rien ne bouge sont nos ermites, et si vous descendez à côté d'eux un liège au bout d'une corde avec une balle de plomb attachée à deux pieds de lui pour le faire plonger, vous consta- terez presque toujours que ce liège se tient immobile, tant cette retraite est sûre et tant elle est tranquille.

*

Us sont rangés les uns à côté des autres, comme seraient les chevaux d'un escadron de cavalerie attachés au piquet, ne se touchant pas, mais séparés par un petit intervalle, toujours le même et toujours fixe. Leur repos est absolu; il ne font aucun mouvement, on dirait qu'ils sont en léthargie. Leurs nageoires

LA VIE DES POISSONS PENDANT l'hIVER 39

sont fixes; je ne sais VTaiment s'ils les remuent de temps à autre pour se maintenir en position ou si leur installation est telle- ment solide (ju'ils n'ont pas besoin de l'assurer, si ce n'est peut- être par d'imperceptibles secousses. Tout ce (]ue l'on voit remuer en eux, se sont les ouïes qui, régulièrement, s'ouvrent et se ferment pour la respiration.

Ils paraissent dormir, comme les quadrupèdes hibernants, l'oure, le loir, la marmotte, etc., et j'ai longtemps cru qu'ils dormaient en effet, posés sur leurs nageoires raidies, appuyées au fond de la rivière comme le sont les animaux arrêtés debout sur leurs pattes. Ce n'est pas commode de bien juger, d'une barque ou d'une berge à pic, comment les poissons s'arrangent. Si l'on est un peu de côté et qu'on ne regarde pas perpendiculairement on ne voit que des silhouettes indécises, trop peu arrêtées pour distinguer le petit détail d'une nageoire, fût-elle tendue au maxi- mum. Si l'on regarde, au contraire, bien droit de haut en lias, le corps du poisson cache les nageoires, et l'on ne peut pas, dans cette eau toujours assez profonde la lumière est faible en tout temps, se rendre exactement compte du plus ou moins de hauteur des nageoires, ni dire avec certitude si elles portent ou non sur le sol.

Au premier abord, on est tenté de croire qu'en effet le poisson est posé sur ses nageoires. Mais celles-ci sont aussi minces que des lames, tout au moins à leur extrémité extérieure, et comme le fond l'animai se tient est généralement vaseux, pour ne pas dire toujours, les nageoires, sous son poids, devraient s'y enfoncer; cependant, on se rend compte, malgré la difficulté et le manque d'éclairage, qu'il n'en est rien, que les nageoires ne pénètrent pas dans la vase, que de plus elles ne sont pas re- pliées. Un heureux hasard m'a permis ces jours-ci de bien examiner une bande de carpes en station d'hiver, dans un coin tranquille et parfaitement éclairé, ce jour-là, en sorte que j'ai pu constater que les nageoires ventrales, tenues droites, étaient encore distantes du fond de 2 à 3 centimètres. Le poisson reste donc -suspendu entre deux eaux, à la hauteur qui lui convient et qu'il règle par le jeu de sa vessie natatoire. C'est un sj-stè- me que seraient bien heureux, j'en suis convaincu, de mettre en pratique nos aviateurs, qui pourraient "mouiller" et demeurer fixes en im point choisi.

Les poissons se tiennent ainsi indéfiniment durant tout l'hiver ou plutôt toute la saison froide, d'octobre à mars s'il le faut. Regardez-les bien, comptez-les, deux fois, dix fois, vous les voyez en même nombre dans la même attitude, dans le même

40 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

ordre, qu'ils consei-veront pendant plusieurs mois, si quelque cause extérieure et grave n'est pas venue jeter le trouble dans leur colonie, comme l'arrivée d'une loutre, par exemple, ou l'épouvante d'un coup " d'épervier ".

Que font-ils ainsi, dans cette immobilité? Dorment-ils? Leurs grands yeux d'or sont toujours largement ouverts, mais comme ils ne peuvent pas les fermer!. . Voient-ils? Je n'ose- rais pas l'affirmer; je serais plutôt porté à croire qu'ils ne voient pas, qu'ils sont juste assez éveillés pour exécuter la manœuvre du " mouillage ", mécaniquement, inconsciemment, et qu'ils sont plongés dans une léthargie semblable à celle des autres hibernants. Ce qui me le fait penser, c'est qu'ils n'ont point l'air de percevoir ce qui se passe autour ou au-dessus d'eux. Qu'une barque évolue à la surface de l'eau, bruyamment avec force coups de rame frappés môme sur le bordage, qu'on laisse tomber n'importe quoi, qu'on plonge une perche à côté des poissons, ils ne manifestent ni émotion, ni crainte, et ne bougent que si on les atteint; encore se laissent-ils pousser un peu avant de s'agiter; le temps de s'éveiller peut-être. Il est bien entendu que ceci ne se passe que dans une profondeur d'eau assez grande pour que les dormeurs s'y soient crus en parfaite sécurité quand ils s'y sont installés.

S'ils ne dorment pas, que font-ils? Ont-ils un embryon de pensée, une lueur de mémoire?

Car que faire en un gîte à moins que l'on n'y songe?

Comme ce serait amusant de savoir à quoi ils pensent! En tout cas, leurs longues méditations ne doivent être que sur des sujets pacifiques et qui ne les agitent guère pour qu'ils se tien- nent ainsi tranquilles, sans avoir gardé même le souci de leur alimentation. '' Qui dort dîne ". Ils vivent sur leur acquis, comme l'ours qui se lèche les pattes dans sa caverne, et jeûnent jusqu'au printemps. Comme ils ne dépensent rien, ils n'en souffrent pas et s'entretiennent en bon état d'embonpoint, malgré cette rigoureuse abstinence.

* *

Tout ce qui précède, vous l'avez entendu, ne s'applique point à l'ensemble de nos poissons indigènes, mais seulement aux espèces groupées sous le nom de " cyprinoïdes ", bêtes tran- quilles, pacifiques, qui ne chassent pas et ne dévorent pas leurs

LA VIK DK8 POISSONS PENDANT l'hIVER 41

voisins, raisonnables végétariens qui n'ajoutent à leur régime d'herbes ou de graines que quelques vers et quelques insectes. Tels sont les carpes, les barbeaux, les brèmes, les gardons, les tanches, les goujons, etc. Mais à côté de ces poissons, il en est d'autres qui sont de mœure toutes différentes, ne connaissent point les douceurs du repos hivernal, et dont toute la vie n'est que chasse et que combats. Ce sont les carnivores, qui ne se nourrissent guère que de proies vivantes, principalement d'au- tres poissons : les brochets, les truites, les perches, pour ne citer que les plus connus.

Ceux-ci n'ont ni paix ni trêve, et quelle que soit la saison, quel que soit le temps, leur appétit toujours ouvert exige une re- cherche perpétuelle pour se satisfaire. Eux seuls rompent la sereine tranquilité des eaux, qui, par ces jours d'hiver cléments, par ces jours morts de répit et d'attente, s'en vont dans un calme profond, en reflétant sur la transparence de leur miroir le ciel dur de décembre. Tout est calme, tout est silencieux; à peine si l'on entend le courant muiTnurer sur les cailloux, et rien ne trouble la paix profonde des larges creux. Tout à coup un bmit de jaillissement et d'éclaboussure, comme si un projectile venait de frapper l'eau, qui se soulève et s'irradie en rayons étincelants: c'est un brochet en chasse qui a décalé du fond un malheureux goujon; il le poursuit la gueule ouverte, montrant des dents solides et acérées, tandis que l'éclair de son œil le fas- cine et le terrorise ; le pauvre petit fuit, fuit plus vite ; mais que faire? comment éviter cet adversaire si redoutable? La misé- rable bestiole, éj)crdue, pique tout droit, monte à la surface et espère, en s'élancant hors de l'eau, dérouter le monstre; mais celui-ci a sauté plus fort qu'elle, il l'a happée en l'air et il re- tombe bniyamment dans la rivière avec un bruit retentissant. Quelques bouillonnements, quelques cercles rapides à la sur- face, et c'est tout; le drame est fini, qui va recommencer tout à l'heure et faire d'autres victimes.

Cunisset-Carnot.

Président d'Honneur du Fishing Club de France. [La Pêche Illustrés].

^ Toute demande de changement d'adresse doit être accompagnée de la bande d'abonnement et de 10 cents.

Revue des faits et des œuvres

Ceux qui partent

Un rapport de M. René Dupont.

M. René Diijjont, agent de colonisation pour le compte du gouvernement fédéral a soulevé une jolie tempête dans les cer- cles ministériels avec un tout petit tableau montrant que 10,- 051 eanadiens-franyais de la province de (Québec ont émigré aux Etats-Unis pendant l'année 1909. Ce tableau est le résul- tat d'une encpiête minutieuse faite dans 603 paroisses et les réponses obtenues ont été données par les curés qui, on l'ad- mettra, doivent savoir si oui ou non leurs paroissiens vont s'établir ailleurs.

On trouvera dans une autre page le tableau préparé par M. Dupont, et qu'il récapitule comme suit:

Nombre total des départs 19,093

Pour les Etats-Unis 10,051

Pour le Nord-Ouest 711

Pour la Province de Québec 5,054

Pour le Canada 3,280

Nombre de paroisses dans la Province de Québec 695

Nombre de réponses 603

Moyenne des départs par paroisse 31,71

Puis il ajoute:

" Vous admettrez, sans doute, que l'année 1909 a été une année très prospère pour le Canada, et cependant il y a eu 10,051 personnes qui ont quitté 603 de nos paroisses pour les Etats-Unis, par conséquent, cette pro- portion doit être moindre que celle des années passées. Imaginez-vous maintenant quelle proportion de nos compatriotes nous perdons d'un recen- cement à l'autre (10 ans).

" Généralement, la plus grande cause des départs est le manque d'ouvrage. Donc, s'il y avait moyen d'encourager de petites industries locales, nos gens pourraient s'occuper durant les 7 mois d'hiver, ce serait un grand pas pour enrayer ce désastreux mouvement. Il n'y a pas de doute que si nos gens avaient des industries pour les employer l'hiver, il y aurait moins de causes d'encouragement aux débits de boisson et les autres causes seraient aussi fort probalolement moins nombreuses pour un grand nombre, sinon par le fait même enrayées, telles que le luxe, l'ivrognerie et la paresse, Il est vrai aussi que beaucoup de départs semblent être causés par le goût déployé des voyages chez nos compatriotes.

" Le manque de méthode en agriculture, le luxe, les dettes et le crédit facile chez les marchands semblent être les causes principales de la dépopu- lation de nos paroisses. La pression exercée par les agences de macliines agricoles est aussi désastreuse que le crédit."

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 43

Nous ne discuterons pas toutes les causes auxquelles le rapport de M. Dujwnt attribue l'exode des nôtres vei-s les Etats- Unis ou l'Ouest canadien 11 y en a de très sérieuses et de très vieilles: Mancjue d'ouvrage, absence d'industrie, etc. Un raj)|X)rt officiel publié en 1849 (1) constatait la même chose.

Pourt]uoi les mêmes causes ne produiraient-elles pas les mêmes effets?

Le rapport de 1849 signalait encore, comme une des causes de l'émigration le peu d'encouragement donné chez nous à la colonisation: mancjue de chemins, difficultés d'obtenir des lots, etc., tous les maux que nous entendons encore dénoncer de nos jours. M. Dupont n'aurait-il pas, lui aussi, constaté quelque chose dans cette direction?

Nous avons dit que les chiffres de M. Dupont avaient été vivement critiqués, moins à cause de leur inexactitude que de l'embarras ils semblaient jeter un parti politi(iue.

Quelle pitié! Au lieu de chercher un remède au mal on s'en prend à celui (]ui le découvre. On dit ouvertement que le départ, en une seule année, de 1(),()()0 Canadiens-Français, im- porte moins que la sécurité d'un gouvernement! Et il faut voir avec quel empressement accourent à la rescousse, journaux ministériels, agents de colonisation, ou même agents de billets, pour démontrer, non pas (^ue les Canadiens- Français n'émigrent plus, mais qu'il en revient autant qu'il en part. C'est ce qui ressort, par exemple, des chiffres donnés par M. Lucier, de Worcester, Mass., et d'une lettre de M. l'abbé Ivanhœ Caron publiée dans tous les journaux. Et qu'est-ce ({ue tout cela prouve?

Worcester est le point de raccordement de toutes les lignes de chemins de fer conduisant de la Nouvelle-AngleteiTe au Canada. M. Lucier y vend des billets à ceux qui viennent se promener chez nous comme aux autres. C'est à une population flottante qu'il s'adresse. Même parmi ceux qui passent par les bureaux de M. Lucier avec l'intention de s'établir au Canada il faudrait encore compter ceux qui retournent dans la Nouvelle- Angleterre après une vaine tentative de colonisation qui a épuisé toutes leurs épargnes. Et, de ceux-là il y en a des mil- liers. C'est dire que la statistique de ce côté n'est pas faite, tandis qu'il e.st bien établi qu'il y a aux Etats-Unis autant de Franco-Américains qu'il y a de Canadiens-Français au Canada, ou tout près. Les chiffres M. Lucier n'y peuvent rien.

(1) Revue Franco-Américaine, vol.'I, p. 315. Un article de " l'Abeille " publié en 1849 sur l'immigration des Canadiens-français aux Etats-Unis, etc.

44

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE

Quant au rapport de M. Dupont, le soin que l'on a mis à le préparer, la haute compétence de ceux qui y ont collaboré, lui donnent un degré d'authencité que personne n'a osé nier. Les 10,000 compatriotes dont il parle sont 10,000 compatriotes qui sont partis et qui ne sont pas revenus. Messieurs les curés qui ont fourni les renseignements eussent été trop heureux de signaler les retours.

Tableau indiquant le Mouvement des Canadieens-Francais de la

Province de Québec durant l'année 1909. compile par

René Dupont

Comtes.

Etats- Unis.

Nord- Ouest.

Prov. Que.

Canada.

Départ.

14 11 ?6

Arthabaska

Argenteuil

Beauce

8

5

26

8

12

5

6

11

14

11

13

8

11

16

6

7

13

11

16

6

5

8

5

4

15

5

20

5

8

18

10

10

8

14

9

7

13

13

884 124 925 . 321 214 155 131 1,003 391 397 137 190 343 433

58 323 219

51 306

76 112 472

579

14

395

296

49

87

89

618

301

208

42

106

76

73

14

88

90

1

70

25

45

372

8 15 20 10

95"

50 12

297 360

13

Berthier

3

15

Bonaventure

Brome

165

5

68

6 11

Beauharnois

Bagot

"65'

"iô"

2

61

85

118

49 259

14 15

Bellechasse

Compton

5 61

1R

Chicoutimi

Châteauguay

Charlevoix

Champlain

Chambly

95

8 11 20

7

"'is'

58

44 207

282

40 45 20 44

12 13 11 17

Drummond

Dorchester

Deux-Monagnes. . . Gaspé

69 5

'"'46" 25

116

124 50

126 26 74

100

50 50

70

6 614

8

Huntingdon

Hochelaga

Iberville

7

Jacques-Cartier . . . Juliette

17.

120 298 119 618 10 55 382 189 319 167 935 142 389 54 427

30

202

31

177

13

90

84

75

436

10

55

108

91

124

114

430

15 6

Kamouraska

Laprairie

20

5

Lac St-Jean

Laval

5

8

L'Assomption

Lotbinière

L'Islet

18 10

250

98

120

45

507

142

273

26

333

""s

24

1?

Lévis

12 14

Montcalm

Mégantic

16

9

Montmagny

Maskinongé

Montmorency

Nicolet

8 13

18

3

ii

56

28 83

57

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES

45

Tablbau indiquant le Mouvement des Canadiens-Fran aïs de la

Province de Qdebec durant l'année 1909. compile par

Renb Dupont

Comtes.

Etata- Unis.

Nord- Ouest.

Prov. Que.

Canada.

Départ.

5 19

Napierville

Ottawa

4

10

22

9

27

6

10

10

8

3

3

8

4

6

10

5

8

19

10

6

6

5

9

135 193 442 130 713 258 760 547 583

20 144 455 332 100 367 132 416 596 120 413

74 233 602

120 4 105 29 278 151 556 329 378

"il 6

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15

68

57

68

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107

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21

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107

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172

39

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6

74

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25

64

137

80

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Portneuf

274

10

Québec

27 7

10 10

Rimouski

Richmond

llichelieu

Rouville

293 14

8 3

Missisquoi

Saguenay

Sherbrooke

Shefford

Stanstcad

Soulanges

St-Hyacinthe

St-Jean

75

4

8 7 7

64 247 225

10

5

198

10 7

185 57

271

308 13

242

8

85

465

"33' 10

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10 36

8 20 12

9

St-Maurice

Témiscouata

Terrebonne

Wolfe . .

60 382

116

8 8 9

Vaudreuil

Verchères

Yamaska

41 79

695

603

19,249

10,083

711

5,051

3,404

Le Français dans les écoles d'Ontario

Le " News ", de Toronto, que l'on a cité tant de fois comme hostile à la province de Québec a pourtant publié l'article sui- vant il y a deux ou trois semaines:

" M. R. S. Gourlay est un homme d'affaires d'une grande habileté et de beaucoup d'expérience. C'est le plus vieil associé d'une maison qui a des comptoirs dans chaque province du Canada et dans plusieurs pays étrangers. Il est vice-président du Board of Trade de Toronto.

" C'est un homme qui sait penser et exprimer ses opinions d'une manière énergique et efficace.

" Pourtant, ces jours derniers, devant l'Ontario Educational Association, M. Gourlay a chaleureusement revendiqué l'enseignement du français dans les écoles publiques.

" Les jeunes gens qui se livrent au commerce, dit M. Gourlay, ne réussis- sent pas, parce qu'ils n'ont pas eu l'avantage d'apprendre ime autre langue

46 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

que la leur. Les Canadiens ne sont pas et ne seront jamais un peuple de langue anglaise. Le français est légalement reconnu et les autorités sco- laires ont tort de l'ignorer.

" Et M. Gourlay a raison. Plus d'un quart de la population du Canada est d'origine française. Le nombre des Canadiens-français augmente rapi- dement et la plupart ont le bon esprit de rester dans leurs foyers, plutôt que d'aller tenter fortune aux Etats-Unis. Dans toutes les provinces il y a un fort contingent de citoyens de langue française. Toronto a sa colonie française. L'Est et le Nord-Est d'Ontario ne sont pas exclusivement anglais. De la vieille Acadie aux Côtes du Pacifique, on voit les Canadiens de na- tionalité française conduire énergiquement et svirement leurs affaires et ce sont de bons et dignes citoj'ens.

" Le jeune garçon d'Ontario, au sortir des classes, ne saurait rien faire, au Canada, sans qu'on lui fasse sentir, à tout instant, que son éducation a été négligée. La plupart des Canadiens-Français parlent assez bien l'an- glais pour pouvoir se tirer d'affaire dans York ou Middlesex. Qu'on place un Canadien-Anglais dans Missisquoi ou dans Lotbinière et c'est un homme fini.

" Certains de nos arrogants Canadiens-Anglais disent : " Le Canada est un pays britannique et tout le monde doit y parler anglais."

" En bien, la Birmanie est un pays britannique et il en est de même de l'Inde et du Honduras Britannique, mais dans aucun de ces trois pays l'an- glais n'est la seule langue reconnue.

" Le Canada est un pays libre, l'on vit sous l'égide des institutions bri- tanniques. Le Canadien- Français est un sujet britannique et il a le droit de se réclamer de sa langue mère. De plus, le français est reconnu comme langue officielle, au pays, et la honteuse bigoterie ne saurait en faire nier le fait. Il est donc à peu près temps, pour les autorités scolaires, de le recon- naître.

" L'enseignement du français est inconnu, dans nos écoles publiques, et il est insuffisant, dans nos écoles supérieures. Il y a des milliers a'élèves qui sortent des cours supérieurs avec une certaine connaissance de la litté- rature française et qui ne pourrait pas écrire comme il faut une lettre en français ou demander un plat de rosbeef , dans un restaurant de la province de Québec.

" Nos garçons ont besoin de moins de Molière et de plus de lectures des journaux français du Canada. Il leur faut de la conversation plutôt que de l'Erchmann-Chatrian. Tout le mal, c'est qu'on ne leur parle du français que quand ils sont trop vieux pour pouvoir l'apprendre facilement.

" Dans les localités bilingues, les enfants apprennent les deux langues presque sans s'en apercevoir, par le contact entre eux, par la conversation.

" L'on devrait faire quelque chose dans ce sens, dans les écoles publiques. Il en est grand temps."

Le " Canada " qui a reproduit cet article l'a fait suivre d'une seule observation:

" Il nous fait plaisir de constater que, du moment il n'y a pas de poli- tique en jeu, le News sait être beaucoup plus impartial et tolérant."

Cette note donne toute la mesure de la politique qui se fait dans la province de Québec.

Etrange, n'est-ce pas? Ce " News ", fanatique, étroit " en politique ", défenseur de la langue française contre un bureau d'éducation (jui compte des membres distingués comme le

RKVUK DES FAITS ET DES ŒUVRES 47

Uév. P('R' Miiiphy. recteur de l'Université d'Ottawa! Nous ne saurons bientôt plus ou sont nos amis!

Jules Lemaitre et la Reforme.

Extrait d'une conférence de Jules Lemaitre sur Fénelon:

" Je considère, je l'avoue, que la Réforme du XVIe siècle, regardée par d'autres comme un des plus beaux monuments de l'esprit humain et saluée par Michelet avec des cns de fou, a été un très grand malheur pour l'Europe, et particulièrement pour la France, à qui elle valut trente années de guerre civile, et, même après l'Edit de Nantes, la déchirure, à jamais, de son unité religieuse et par conséquent morale. El la Réforme n'était point nécessaire. J'entends qu'elle n'était point justifiée en raisoti.

" Si les catholi^iues avaient employé à faire connaître les^ crimes des pro- testants, la moitié de l'acharnement que ceux-ci ont mis à dénoncer les crimes des catholiques, à les flétrir, à s'en indigner tous les jours que Dieu fait, et à s'en venger indéfiniment (et encore hier et encore aujourd'hui), on verrait qu'à tout le moins l'Eglise romaine et l'autre sont à deux de jeu ; et peut-être que les huguenots nous laisseraient un peu plus tranquilles.

" Tout ce qu'on pourrait leur opposer! Nous avons, nous, pour aïeules directes, les âmes infiniment saintes des premiers apôtres, des premières vierges, des premiers martyrs, Mais il ne faudrait pourtant pas l'oublier, il n'y a absolument rien de vénérable dans les origines et dans les développe- ments de la Réforme. Presque tous ses héros ont leur tare. Calvin est un homme sinistre. Et que ne pourrait-on pas dire des horribles princes alle- mands qui ne virent oans cette prétendue révolte de la conscience qu'une occasion de voler les biens de l'Eglise ? Et l'épouvantable Henri VIII ! Et les longues persécutions anglaises ! Et, en France, même, toutes les St- Barthélemy protestantes qui, dans le Midi surtout, ont précédé ou suivi la Saint-Barthélémy catholique ! Non, vraiment, l'histoire de la Réforme n'est point belle. Il a pu y avoir, parmi les premiers réformés, des consciences sincères et tourmentées : mais que le nombre en a du être petit ! Il y a ceci de fâcheux, que l'intérêt personnel de tous les promoteurs fut presque tou- jours du même côté que leur nouvelle foi."

La marine Canadienne et ropinlon Anglaise.

A ceux qui. sur cette question, redoutaient, une expression d'opinion de la province de Québec nous dédions la note sui- vante parue dans le "Canadian Courier", de Toronto:

Parce qu'aujourd'hui, dit le Courrier, on présente un projet de loi navale

3ui est appelé à entraîner notrepays dans de folles penses et que les habitants e la province de Québec croient qu'il serait plus pratique et plus avanta- geux de mettre cet argent, que l'on va jeter au fond de la mer, dans le déve- loppement de nos ressources nationales ou dans la construction de chemins de fer et de canaux, on crie partout qu'ils ne veulent que la déchéance de l'Empire.

" On se trompe grandement. Les Canadiens-Français sont sincères sur cette question, mais la majorité est persuadée que cette politique sera néfaste et au Canada et à l'Atigl^Uerre. Ils ne sont pas seuls de cette opinion. D'au- tres déloyaux de la province d'Ontario et des provinces de l'Ouest sont absolument du même avis. Ceux-là, parmi lesquels figure le journaliste

48 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

le plus en vue et probablement le plus populaire de toute la province d'On- tario, on ne songe pas à les accuser de déloyalisme. Ah non! Ils sont habi- tants de provinces anglaises et peuvent dire ce qu'ils pensent sans courir le risque d'être stigmatisés du signe des traîtres à l'Empire.

" Nous déplorons l'œuvre de certains journaux qui essaient de faire croire au public que les Canadiens-Français sont seuls à s'opposer à la cons- truction d'une marine de guerre. Premièrement, ils mentent à leurs lec- teurs et en second lieu ils ressuscitent des haines de races qui sont toujoiu-s un grand danger pour le pays. Que diraient ces journaux si le peuple, par ua plébiscite quelconque, franc et honnête, se prononçait contre ce projet de loi, et cela pourrait bien arriver."

Et ce n'est qu'une exemple sur cent! "Blow your horn!" dit un proverbe anglais qui n'est pas assez acclimaté parmi les directeurs de notre opinion publique.

Ceux qui viennent

150,000 Américains pour l'Ouest canadien.

Le bureau canadien de l'immigration déclare que nous rece- vrons, cette année, au moins 300,000 immigrants dont la moitié seront des fermiers venant de l'Ouest américain Ces derniers apporteraient avec eux des valeurs pour environ $125,000,000. C'est un fait qui n'est pas sans inquiéter les autorités améri- caines qui, d'après un rapport officiel, récemment soumis au congrès de AVashington, estiment que, depuis dix ans, plus de 30 pour cent des concessions gratuites de terres agricoles, dans le Nord-Ouest canadien, ont été accordées à des améri- cains.

Voilà, assurément, un élément qui est appelé à contribuer sa large part dans l'évolution de notre politique nationale.

L"' Opinion Publique ", de Worcester, Mass., le " leader " des quotidiens franco-américains de la Nouvelle Angleterre consacre à cette question un article du plus haut intérêt. On nous saura gré de le donner au complet. Il est intitulé " Le Nord-Ouest Canadien " et se lit ainsi (1) :

" Oui, il y a maintenant une émigration américaine. Il se trouve des Américains qui quittent volontairement leur pays pour aller s'établir à l'étranger.

" Alors que les paquebots des lignes transatlantiques suffisent à peine au transport des émigrants d'Europe, qui arrivent ici par centaines de mille pour demander à l'Amérique du travail et du pain, il y a, dans l'Ouest des Etats-Unis, des milliers de cultivateurs qui, eux aussi, s'expatrient. Ils passent la fron- tière canadienne, abandonnant leur terre natale, pour aller

(1) L'Opinion Publique, Worcester, Mass., 5 avril 1910.

REVUE DES FAITS KT DES ŒUVRES 49

s'établir, à l'ombre du drapeau anglais, sur les '' homcsteads " que le gouverncnicnt du Dominion met à le disposition des co- lons dans les lointaines provinces d'Alberta et de Saskatchewan. " A première vue, il semble surprenant que les citoyens de la libre Amérique aillent se mettre, de leur plein gré, sous l'au- torité du roi d'Angleterre, si bénigne cjue soit, d'ailleurs, cette autorité. Que deviennent les convictions républicaines de ces émigrants et leur attachement supposé aux institutions démo- cratiques? Leui"s aïeux s'insurgèrent contre le roi George III; ils vont, eux, vivre volontairement parmi les sujets de son arriè- re-petit-fils!

" Des causes économiques que nous allons exposer ont eu raison de l'intransigeance apparente des Américains de l'Ouest.

" Les progrès de la colonisation dans les Etats situés au delà du Mississipi ont été très rapides, comme chacun sait, grâce à la loi dite du " Homestead " qui, il y a une cinquantaine d'an- nées, mit gratuitement les terres publiques à la disposition des colons. Ces terres qu'on donnait pour rien jadis valent au- jourd'hui de 20 à 50 dollars l'acre, même dans les Etats les plus récemment colonisés, comme le Kansas, le Nebraska et les deux Dakotas.

" La loi du Homestead existe toujours, mais on a rarement l'occasion de l'appliquer. Les terres arables, les terres à blé surtout, se font rares ; il n'y en a plus de vacantes dans les plaines en dehors des " réserves " indiennes. Et on sait ce qui arrive quand le gouvernement des Etats-Unis, après avoir racheté aux Indiens certaines de ces " réserves ", les ouvre à la colo- nisation. Les demandes de concessions se font tellement nom- breuses qu'il faut recourir au tirage au sort pour opérer la répar- tition des terres. Ceux qui tirent un bon numéro à la loterie gouvernementale n'ont pas à se plaindre ; il arrive que la terre qu'on leur donne vaille plusieurs milliers de dollars.

" Sans doute, si l'on s'avance plus loin vers l'ouest, la terre ne manque pas, mais c'est une terre plus ou moins aride qu'il faut vivifier par l'irrigation. De grands travaux ont été entre- pris par le gouvernement fédéral pour aménager les cours d'eaux des montagnes Rocheuses, de la Sierra Nevada, des Cas- cades, etc., au mieux des intérêts de l'agriculture. De magni- fiques résultats sont déjà acquis; des déserts se sont tranf ormes en jardins florissants, dans les régions la pluie fait presque com pi ètement défaut . On peut entrevoir le j our le Colorado, le Wyoming, l'Utah, l'Idaho, etc., rivaliseront, au point de vue

50 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

de'Ja richesse agricole, avec les plus florissants Etats de la vallée du Mississipi.

" Toutefois, ce jour n'est pas venu. En revanche, on a vu tout à coup se développer au delà de la frontière canadienne, des établissements agricole qui rappelaient, par leur prodigieux essor, la plus belle époque de la colonisation des plaines de l'Ouest.

" Dans les provinces canadiennes d'Alberta et de Saskat- chevvan, sans parler du Manitoba, la terre vierge des prairies convient admirablement au blé et à l'avoine. Le défrichement n'offre aucune difficulté, et les premières récoltes sont aussi abondantes que l'étaient jadis celles des terres noires de l'Illi- nois et de l'Iowa. Pour encourager les colons à s'établir dans le pays, à mesure que la construction de nouvelles lignes de chemins de fer leur en facilite l'accès, le gouvernement cana- dien, suivant l'exemple du gouvernement des Etats-Unis, accorde gratuitement au colon 160 acres de terres arables.

" Des milliers de Canadiens, d'Anglais, d'Ecossais, d'Irlandais de Scandinaves, ainsi qu'un certain nombre de Français et de Belges, ont répondu à l'appel du gouvernement canadien. Sans se laisser arrêter par le rigueur du climat l'hiver dernier dans la Saskatchevvan, le thermomètre est descendu à 35 degrés Farenheit au dessous de zéro les colons du Nord-Ouest canadien ont fait de ce pays un véritable grenier d'abondance.

"De l'autre côté de la frontière, la fertilité du soi-disant désert canadien a naturellement excité des convoitises, et on a vu alors se produire le même phénomène qui avait marqué, au siècle dernier, la colonisation de l'Ouest américain.

" On sait ce que faisaient les pionniers. Ils avaient passé de la Pennsylvanie ouest dans l'Ohio, pour y défricher des lots de terre, mais ils ne restaient que quelques années. Dès que leurs terres acquéraient de la valeur, grâce au peuplement du pays, ils les revendaient à des nouveaux venus, et ils allaient, eux, vers l'Indiana ou F Illinois, pour y défricher d'autres lots dans la prairie, en attendant de se déplacer, encore une fois, et de gagner l'Iowa ou le Minnesota, toujours plus à l'ouest.

" Cette fois les colons des deux Dakotas, du Nebraska, du Montana, n'ont pas marché plus loin vers l'ouest : c'est le nord qui les attirait, le nord ils pouvaient rencontrer ces magni- fiques terres à blé qui se prêtent si bien à la grande culture. Ils ont vendu à bons prix leurs " fermes " américaines pour aller créer de vastes fermes canadiennes, et grâce à leurs capitaux et à leur esprit d'entreprise, ils ont admirablement réussi.

RKVOE DES FAITS ET DES ŒUVRES 51

Certaines des exploitations établies par des colons américains sont gigantesques. On en cite une qui a récolté. Jl'année dernière, sur 4,000 acres, près de 120,000 bushels de^blé, soit un produit moyen de 30 bushels à l'acre.

'* Les Américains établis dans le Nord-Ouest canadien n'ont pas juscju'ici fait de politique, peut-être parce qu'ils ne sont pas encore assez nombreux. On peut se demander ce qui arrive- rait si le nombre des colons venus des Etats-Unis s'accroissait plus vite que celui des colons venus du Canada oriental et d'Eu- rope. La question ne se pose pas pour le moment, et nous sou- haitons, dans l'intérêt de nos amis, les Canadiens, qu'elle ne se pose pas dans l'avenir. "

Les Canadiens dans le Massachusetts.

M. Charles F. Pidgin, un statisticien dont l'autorité est in- contestable, car il fut durant longtemps chef du Bureau des Statistiques de l'Etat du Massachusetts, a publié dans un journal de Boston des notes très intéressantes sur les Canadiens- Français établis dans le Massachusetts. Voici son travail (1) :

"La solidarité sociale de la race canadienne-française est assurée," nous affirment positivement les principaux hommes.

" En 1895, les Canadiens-français étaient au nombre de 109,763 dans cet Etat ; dix ans plus tard, ils étaient 118,247, soit une augmentation de 8,484 ou d'à peu près 8 pour cent. Mais ce n'est pas tout.

" En 1895, il y avait dans l'Etat 198,393 personnes nées aux Etats-Unis et, dont les père et mère, ou tous deux étaient Canadiens-Français.

" Dix ans après, leur nombre s'était accru de 35,528, soit 283,921 ; c'est dire que les naissances avaient augmenté quatre fois plus que l'immigration.

" En d'autres termes, l'immigration avait augmenté de 8 pour cent et le nombre des naissances de 30 pour cent. La proportion des naissances en 1895 était de 80 pour cent chez les Canadiens- Français; dix ans plus plus tard cette proportion était de 97 pour cent

" Cela signifie que les descendants de Canadiens-Français, nés ici égalent presqu'en nombre les immigrants nés au Canada.

" C'est un indice que les immigrants ont adopté le Massachusetts comme ime demeure permanente pour eux-mêmes, leurs enfants et les enfants de leurs enfants.

" Ont-ils été attirés dans une seule partie de l'Etat ou ont-ils fait leur demeure dans toute son étendue.

La distribution géographique qui suit, démontre que la dernière suppo- sition est vraie :

(1) Le travail de M. Pidgin a déjà été publié par les journaux français des Etats-Unis et la plupart de ceux du Canada. Nous le reproduisons dans la Revue Franco-Américaine afin de continuer l'œuvre de compilation que nous poursuivons depuis deux ans. Nous groupons les faits et les chif- fres. Et, du reste, combien conservent les articles des journaux, même les meilleurs ?.

52

LA REVUE FRANCO-AMERICAINE

Villes.

Nés au Canada.

Beverly 185

Boston 2,105

Brockton 807

Cambridge 1,232

Chelsea 133

Chicopee 2,200

Everett 97

Fall River 1 5,780

Fitchburg 3,444

Gloucester 70

Haverhill 2,026

Holyoke 6,817

Lawrence 6,633

Lowell 11,663

Lynn 1,707

Malden 141

Mariboro ! 1,182

Medford 221

Melrose 71

NewBedford 8,719

Newburyport 370

Newton 313

North Adams 2,191

Northampton 1,091

Pittsfield 553

Quincy 289

Salem 3,663

Somerville 396

Springfield 2,747

Taunton 1,837

Waltham 302

Woburn 58

Worcester 4,892

Totaux (viUes) 83,836

Villages 34,411

Grands totaux 118,247

Totaux généraux

Nés au Canada ou ayant père ou mère nés au Canada.

349

3,914

2,304

2,540

226

4,535

220

28,357

6,607

151

4416

12,668

11,202

19,549

3,186

318

3,250

455

119

14,856

667

634

4,477

2,575

1,515

652

7,003

920

5,973

3 470

563

172

11,962

159,803

74,118

233,921 118,247

352,168

" En considérant à la fois les immigrants et leurs descendants, nous en trouvons 68 pour cent dans les villes et 31 pour cent dans les villages. Chaque ville est représentée, mais il n'y en a que 6 pour cent à Boston et ailleurs, dans un rayon de 10 milles, de la métropole.

" Depuis dix ans, la population des villages a augmenté plus rapidement que celle des villes, cependant l'augmentation a été de 90 pour cent dans les villes, et de 115 pour cent dans les villages.

" Ces chiffres indiquent que les Canadiens-français et leurs descendants habitent toutes les parties du commonwealth. Ce ne sont pas des parasites, mais des parties intégrales et largement distribuées de notre monde social et industriel.

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 53

" Les statistiques des mariages démontrent plus éloquemmcnt leur soli- darité comme race. D'après les plus récentes statistiques officielles, 168,264 Canadiens-Français ont épousé des femmes de naissance ou d'extraction canadienne-française. Seulement 17,257 Canadiens- Français ont épousé des femmes d'une autre origine c'est-à-dire que 90 pour cent des hommes ont épousé des femmes de leur propre origine provinciale. L'origine de ces 17,256 femmes était comme suit :

" Canada anglais 961; Angleterre, 360 ; France, 167 ; Allemagne, 65 ; Irlande, 1,348 ; Italie, 7 ; Massachusetts, 5,696 ; Nouveau-Brunswick, 56 ; Nouvelle-Angleterre, l'exception du Massachusetts), 4,402; Terre-Neuve, 45 ; Nouvelle-Ecosse, 320 ; autres Etats de l'Union, 3,309 ; Ile du Prince- Edouard, 33 ; Ecosse, 122 ; Galles, 2 ; autres pays étrangers et inconnus, 261.

" Quant aux femmes canadiennes françaises, 12,873 d'entre elles ont pris des maris qui n'étaient pas de leur origine provinciale. Voici : Canada anglais 2,313 ; Angleterre, 448 ; France, 548 ; Allemagne, 126 ; Irlande, 425; Italie, 52 ; Massachusetts, 3,167 ; Nouvelle-Angleterre l'exception du Massachusetts), 2,860 ; Terre-Neuve, 12 ; Nouvelle-Ecosse, 103 ; autres Etats de l'Union, 2,233 ; Ile du Prince-Edouard, 9 ; Ecosse, 154 ; Galles, 17 ; autres pays étrangers et inconnus, 341."

L'Union St-Jean-Baptiste d'Amérique.

Celui qui, il y a dix ans, aurait prédit que l'élément franco- américain posséderait, de nos jours, la société de secours mu- tuel la mieux organisée des Etats-Unis, aurait couru une grosse chance de passer pour un rêveur. D'ailleurs, si nous avons bonne mémoire, c'est exactement ce qui a été dit en 1900 aux promoteurs de la fédération raisonnée des sociétés nationales franco-américaines. Les mêmes critiques, que l'on a pu obser- ver plus d'une fois du côté des assimilateurs qui donnaient à dîner, se retrouvent aujourd'hui à l'assaut de la même institu- tion pour le com})te de politiciens qui n'ont jamais connu du mouvement national que ce qu'ils pouvaient en retirer. Mais, tout cela passera vite, et l'œuvre nationale est assez solidement assise pour résister à des attaques bien autrement sérieuses.

On a pu le voir à l'enthousiasme qui s'est manifesté, le 28 mars, à Woonsocket, à l'occasion du dixième anniversaire du premier congrès de l'union St-Jean-Baptiste d'Amérique.

Nous avons déjà parlé de cette société à nos lecteurs. Nous avons même, plus d'une fois, manifesté le désir qu'elle vienne dans la province de Québec développer une influence qui serait l'antidote espéré contre les sociétés neutres et la '' Colombus- terie" intensive qui détruit lentement, et dans sa racine, notre sens de l'organisation nationale. En attendant ce jour nous pourrions " par-dessus les frontières nous donner la main" nous tenons à lui dire toute notre admiration pour l'œuvre de ralliement et de salut qu'elle accomplit pour le groupe le plus important de notre race après celui de notre province de Que-

54 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

bec. Nous tenons surtout à le dire à ses chefs qui, à travei-s de nombreuses vicissitudes, et même après dix années d'un tra- vail ardu, ne se sont pas un instant départi de leur intrépidité enthousiaste des premiers jours.

Ils n'ont pas perdu de vue le but de leur société qui est de " réunir dans un même sentiment de fraternité toutes les per- sonnes d'origine française vivant en Amérique ". Et c'est bien que reposait la plus formidable difficulté de leur tâche. Mais il ont su mettre à profit l'histoire de leurs propres organi- sations nationales. Fondateurs de paroisses, bâtisseurs d'écoles, infatigables défenseure des traditions de leur race jusque dans leur nouvelle patrie, ils ont fondé avec un égal entrain les œuvres de foi catholique et les œuvres de combat; à coté de leur admirable Société du Denier de Saint-Pierre, ils main- tiennent ce vigoureux petit journal qu'est 1"' Union ", l'organe de leur société, le journal qui représente le mieux et dans son sens le plus vrai, l'idéal franco-américain.

Et, après cela, pourquoi s'étonnerait-ils qu'on les combatte avec acharnement et qu'au besoin la hiérarchie irlando-amé- ricaine s'allie à la politique pour frapper leurs plus zélés cama- rades? Ils en verront bien d'autres Qu'ils tiennent bon, tous les vrais amis de la cause sont avec eux. Ad multos annos!

Pie X et Rooseveit.

M. Théodore Rooseveit, ancien président des Etats-Unis, s'est trouvé mêlé à Rome, ou il a passé une couple de jours en revenant de son expédition africaine, à un incident des plus regrettables. Il en a, d'ailleurs, manifesté lui-même son mé- contentement en infligeant une rebuffade publique à ceux qui lui ont valu ce mauvais quart-d'heure.

M. Rooseveit n'a pas été reçu par le Pape parce que de part et d'autre on ne s'est pas entendu sur les conditions qui devaient accompagner une audience à l'ancien chef d'Etat américain. Le pape redoutait une répétition des scènes pénibles qui ont marqué le passage à Rome d'un autre américain distingué, M. Fairbanks. M. Rooseveit lui-même, qui n'a pas dirigé les né- gociations, n'était peut-être pas suffisamment au fait de la situation pour donner toutes les garanties que, dans les cir- constances, le Saint-Père devait exiger pour sa propre dignité et celle de l'Eglise.

Du reste, la façon dont le chef des méthodistes établis à Rome a tourné l'incident en une violente attaque contre le

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 55

Saint-Siège et la façon aussi dont cette grossière action a été publiquement châtiée par M. Roosevelt, suffisent pour laisser voir la vérité à ceux que le préjugé n'aveugle pas.

Nous avons eu à Montréal, il y a quelques semaines, un échan- tillon de la mentalité développée parmi les méthodistes ita- liens. Nos lois ont fait comprendre à ces disciples de M. Tipple qu'ils ne pourraient pas compter, ici comme à Rome, sur la complaisance d'un roi usurpateur et sur la protection, ou même les encouragements de la juiverie cosmopolite.

Après tout, c'est une singulière coïncidence que les métho- distes de Rome soient ouvertement fa\'orisés dans leurs mani- festations contre l'Eglise par un juif, Nathan, et que les négo- ciations au sujet de l'audience de M. Roosevelt par le Pape aient été gâtées par un autre juif, Leischman. Une pareille affaire livrée aux grandes agences d'information, toutes con- trôlées par les juifs, ne pouvait manquer de prendre des propor- tions énormes. C'est aussi ce qui est arrivé.

Malgré tout, malgré les dépêches, les protestations, les invec- tives, la vérité est encore avec ceux qui sont restés calmes, les défenseurs de l'attitude du Vatican. Nous en citerons une cou- ple.

" L'Oservatore Romano ", organe officiel du Vatican, expli- que que le Vatican ne pouvait pas courir le risque de voir se produire une répétition de l'incident Fairbanks, car tous les Romains et tous les étrangers savent, dit ce journal, ce qu'est ici l'Eglise méthodiste:

" Elle est le centre de l'hostilité contre le pouvoir spirituel du souverain pontife, un centre d'où partent tous les encoura- gements matériels et moraux favorisant l'apostasie, et excitant par tous les moyens et de toutes façons la révolte ouverte et la guerre contre l'Eglise.

" Aucune offense n'a été faite à la liberté d'action et à la liberté de conscience de M. Roosevelt, car il pouvait aisément assister aux exercices de son culte (M. Roosevelt n'est pas mé- thodiste). Ce qu'on lui demandait c'était simplement de s'abs- tenir de mettre son autorité au serv^ice d'une institution qui dirige la révolte contre l'Eglise catholique au centre même de la catholicité.

" Il n'y avait pas la moindre atteinte à la liberté de qui- conque, mais simplement une mesure de précaution prise par le Souverain Pontife pour la défense des droits inhérents à son pouvoir spirituel."

En Amérique la note juste est donnée par Mgr Diomède

56 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Falconio, Délégué Papal à Washington, qui est, du reste, ap- puyé par toute la hiérarchie américaine.

" Jusqu'à présent, a dit Mgr Falconio, je n'ai reçu de Rome aucune communication et je ne connais de l'incident que ce qu'en disent les journaux. Il est certain que le pape a la plus haute estime pour M. Roosevelt, en tant qu'homme et en tant qu'an- cien président des Etats-Unis, et il l'aurait reçu avec plaisir.

" Dans le cas présent, de même que lors de la visite de M. Fairbanks à Rome, il n'est nullement question de religion, mais il s'agit simplement de la dignité du Saint-Siège. M. Roo- sevelt aurait pu visiter n'importe quelle autre église protes- tante de Rome, même celle des méthodistes, après sa réception par le pape.

" Mais, les méthodistes s'étant organisés en un parti opposé au Vatican, le Saint-Siège ne pouvait les reconnaître en aucune façon, encore moins fortifier leur position aux yeux des catho- liques italiens. Il est très fâcheux que cette situation ait être rendue publique à l'occasion de la visite do distingués citoyens américains à Rome.

" Quoi qu'il en soit, ni le pape ni le cardinal secrétaire d'Etat ne sont à blâmer du fait de cette situation intolérable (jui a été faite au Saint-Siège par les méthodistes de Rome.

"On doit se souvenir que le pape se considère toujoiu's conmie souverain et qu'il est reconnu tel par d'autres nations. En outre, se trouvant à la tête d'au moins deux cent cinquante millions de catholiques, il a droit à une considération parti- culière et il est lui-même le meilleur juge de ce que cela veut dire. Tout gouvernement a son étiquette qui doit être obser- vée."

M. Roosevelt comprend tout cela. Alors, qu'est-ce que les autres viennent nous chanter?

Chevaliers de la danse.

Le " Moniteur Acadien " publie la note assez amusante que voici et que nous donnons pour servira l'histoire des mœurs:

" L'association catholique désignée communément sous les initiales Y. M. C. C, de Moncton, association qui a eu le bonheur de se voir annoncer en chaire, puis de recevoir la Communion Pascale en corps, il y a huit jours, (nos lecteurs se rappellent du refus des mêmes privilèges aux sociétaires de la Société de l'Assomption, société catholique-française) vient de décider que le 4 avril, elle donnera un grand Bal Public, auquel elle invite les protestants.

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 67

" La société des Knights of Columbus de Charlottetown, annonce qu'une éunion aura lieu dans Columbus Hall, ce soir. Le programme sera des plus ntéressants : Jeu de Whist et Danse (Bal). " Nous ne savons plus ce qui est bien, ce qui est mal. " L'Eglise défend formellement les BALS ; les défend d'une manière ab- solue, ma[s les membres de ces deux sociétés en question se moquent des règlements (jue l'Eglise enseigne.

Pas un mot, dirions-nous, de ces amusements douteux pour la foi et la morale, si aux nombre des sociétaires des Knights, il ne se trouvait pas des Acadiens. Malheureusement, il s'en trouve quelques-uns, mais ce sont ceux dont la formation et la mentalité plaisent le plus, ressemblent le plus à ceux qui dirigent cette grande société anti-française.

" Que nos enfants soient perdus pour notre nationalité, et que le respect

* des règlements de notre église soit ignoré, peu importe à cette classe de gens.

" Si c'était une société française qui se moquerait ainsi des enseignements

de notre mère l'Eglise, du haut de la chaire seraient dénoncés ces rebelles, ces

maitis-noires, ces ignorants-frcnchmen, mais ce ne sont pas des Français qui

sont à la têt« de ces amusements scabreux, alors, rien n'est dit."

Le vicomte de Vogue.

Les lettres fi-ançaises dit Charles Le Goffic, dans 1' "Ouvrier" n'avaient pas fait depuis bien longtemps, de perte auusi grande que celle du vicomte Eugène Melchoir de Vogué. Il appartenait à une très ancienne famille de l'Ardèche, qu'une tradition ratta- che à l'un des rois mages qui vinrent saluer l'Enfant-Dieu dans sa crèche. C'est pourquoi le prénom de Melchior s'y transmet de génération en génération. Un Bertrand de Vogué fonda en 1084 le monastère de Villedieu, Ra3miond de Vogué pris part à la troisième croisade.

Le vicomte de Vogiié, Académicien depuis 1889, laisse une œuvre considérable et variée: " Voyages au pays du passé " (1876), " Hvitoires (mentales " (1880), Histoires d'hiver (1885), Roman russe (18^6) celui de ses ouvrages qui causa la plus pro- fonde imj)ression; on compare l'influence du Roman Russe a celle des ouvrages de Mme de Staël sur l'Allemagne. Jean d^Agrèves, les Morts qui parlent et le Maitre de la mer, révé- lèrent chez le critique un l)rillant romancier.

M. Albert Emile Sorel dit de lui dans la " Revue Française":

" Sa carrière est en harmonie avec ses origines; il était bien l'homme de son œuvre et c'est l'une des vertus presque dis- parues de nos temps, qui le relie aux morts du passé historique. *■ La tradition et l'avenir vont dans son œuvre du même pas auguste ", a écrit M. André Beaunier dans une très belle page, que j'ai lue et relue avec émotion. Mais ce sens de la tradition était trop inné, trop naturel à M. E.-M. de Vogué, par sa nais- sance même, pour qu'il eût à l'expliquer par des arguments phi- losophiques. Tout, en lui, la célébrait et l'imposait: sa culture

58 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

très étendue, son style harmonieux et riche en images, son idéa- lisme, qui résistait aux turbulences de la vie et son attache- ment à tout ce qui a consacré la poétique immortalité de notre pays. Il avait le droit de contempler les vastes horizons et s'élancer d'un coup d'aile au-dessus des régions peinent les petits esprits et rampent les intelligences mesquines. Il planait, sans orgueil, et voyait de très haut, en voyageur de l'espace, le travail, les progrès et les évolutions des humains. Sans les juger, il les dépeignait et les fixait sur une fresque, des- sinée d'une main fine et puissante. De ces régions suj)érioures il rapportait une sensation magnifique, que ne trou[)lait aucun vertige et dans lesquelles il respirait librement l'air pur."

Les lecteurs de la Revue trouveront dans une autre page un récit il rapporte les impressions qu'il éprouva au cours d'une visite qu'il fit au Mont-Cassin. Il y reconnaîtront la înagie de son style harmonieux et coloré et la beauté sereine de sa pensée.

Jean Moréas, (i)

I^'était une ph3'sionomie bien curieuse que celle du poète qui vient de moui-ir, en pleine maturité, et à qui les Lettres françaises tressent aujourd'hui des couronnes. Tout jeune, au Quartier latin, j'ai rencontré Jean Moréas. Il fréquentait, alors, assidûment, le café François 1er, qui était situé en face du Luxembourg, avec Verlaine et les principaux représentants de l'école symboliste. Avec ses traits accentués, son teint mat, sa moustache noire aux reflets bleus fièrement retroussée, le monocle rivé dans l'arcade sourcillière ombragée et profonde, un air de hautain défi, Moréas avait assez l'allure de ce person- nage dont il a dit quelque part :

Il passe sous les hauts balcons insolemment. .

Le poète des Syrtes, des Cantilènes, du Pèlerin 'passionné était féru des Lettres et, sur ce chapitre, de caractère intransigeant; il se montrait peu tendre à l'égard des poètes des autres céna- cles, et je ne sais guère auquel de ses grands aînés, romantiques ou parnassiens, il reconnaissait le don de maîtrise. Peu d'écri- vains, à vrai dire, trouvaient grâce devant ses arrêts, formulé de façon brève. Dans le passé, il voulait bien de Rutebeuf,

(1) De son vrai nom, M. Papadiamantopoulos. Nr h Athènes, le 15 avril, 1856, il s'était fait naturaliser français.

REVUE DES FAITS ET DES ŒUVRES 59

trouvère du XlIIe siècle, qui composa des fabliaux et des mys- tères.

" Ce pauvre Hugo] ", disait-il, pr6tend-on, prenant en pitié le poète de la Légende des siècles.

Ou bien, condescendant, il rédigeait ainsi:

" Hugo et moi !"

Il marquait ses victimes, presque toujours, comme d'un fer chauffé à blanc, d'une épithôte vengeresse, et il terminait volon- tiers ses phrases par la locution: en outre.

Les tables de marbre du café Paul Verlaine faisait de lon- gues stations devant des absinthes, dans cette pose songeuse et lasse l'a fixé le photographe de Nos contemporains chez etix, adossé aux rochers de la grotte du "François 1er ", les tables, dis-je, retentissaient des coups de poings qu'y assénaient les controversistes. C'étaient, là, des discussions littéraires passionnées et indéfinies, auxquelles Jean Moréas, surtout quand fut fondée par lui l'Ecole romane prenait part ardem- ment, de sa voix étrangère et de son geste emphatique, avec MM. Maurice du Plessy, Charles Maurras, Raymond delaTailhède.

Je n'ai pas l'intention de faire une glose de l'œuvre de Jean Moréas, que Maurice Barrés a toujours exaltée et se trouvent, à côté de singularités qui déconcertent, de fort beaux vers, harmonieux et lumineux comme le ciel de la Grèce, sous lequel Moréas était né. Les livres des Stances et Iphigénie, il renoue la tradition de Ronsard et de Racine, contiennent des pages limpides, profondes et chamiantes. C'est par son côté pittoresque que j'essaie de silhouetter, aujourd'hui, la figure, plutôt originale et sympathique en somme, dans ses outrances de verbe et d'attitude, du poète à la superbe de Palikare que les promeneurs du boulevard Saint-Michel ont si souvent ren- contré, à toute heure du jour et de la nuit surtout de la nuit entre le Panthéon et le café Vachette, un cigare aux lèvres, passant absorbé dans son rêve . .

Non point " vêtu de pourpre ", " aux éternelles fêtes " dont parle Banville, mais toujours très correct dans sa mise moderne et coiffé d'un haut-de-forme miroitant, Jean Moréas, depuis surtout que ses cheveux avaient grisonné et qu'il portait, au lieu d'une fleur à la boutonnière, la rosette de la Légion d'hon- neur, donnait davantage l'impression d'un officier que d'un favori des Muses. Georges Druilhet.

60 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Mark Twain.

Mark Twain (Samuel Clemens) le célèbre humoriste améri- cain est mort le 21 avril.

à Florida, Missouri, en 1835, il fut tour à tour typographe pilote chercheur d'or, journaliste, conférencier, libraire, il a fait de nombreux voyage et, depuis 1894, des conférences en Europe, aux Indes, en Australie, en Afrique, etc., joignant à une bruyante gaieté, un esprit humoristique et observateur; il a publié un grand nombre d'ouvrages qui ont eu un vif succès, et dont plusieurs ont été traduits en français. Nous citerons, entre autres; '' La Grenouille sauteuse " en 1867; 1'" Age- doré " en 1873, comédie; " Les Aventures de Tom Sawyer " en 1876: " le Prince et le Pauvre " en 1880; " le Vol de l'Elé- phant Blanc ", en 1882; " la Vie sur le Mississipi " en 1883; "les Aventures de Huck Cherry Finn", en 1885; "les Yankees du Connecticut à la cour du roi Arthur " en 1885; " Tom Sav^yer en voyage " en 1894; " the £1,000,000 Bank Note " en 1893; " Pud'inhead Wilson " en 1894; " Joan of Arc " en 1896; " The Man that corrupted Hadleyburg " en 1900; '' A double- barelled Détective Story ", en 1902.

Mark Twain a été jusqu'à la fin l'humoriste à la mode aux Etats-Unis. Aussi laisse-t-il une œuvre aussi difficile a appré- cier que considérable. Il serait vraiment un phénomène s'il avait eu tout l'esprit que les journaux lui ont donné . Ce que ses livres en contiennent est déjà énorme.

Léon Kemner.

Avis important

Dans l'intérêt d'un service régulier, nous prions nos abonnés d'envoyer le montant de leur abonnement pour l'année 1910-11, à la Revue Franco- Américaine, 4, casier portai, Québec.

La date imprimée sur l'enveloppe sert de reçu à ceux de nos abonnés qui ont payé leur abonnement,

Pour le français

Nous nous faisons un devoir de communiquer aux lecteurs de la Revue le document suivant que nous transmet M. le Dr. Dubé, de Montréal, président de la Fédération Catholique des Sociétés Acadiennes et Canadiennes-Françaises du Canada et des Etats-Unis:

M. A. Deneault dépose devant le Congrès la motion suivante pour assurer le respect de la langue française :

" Il est proposé par M. Deneault, appuyé par M. Archam- beault, que ce premier Congrès de la Fédération des Sociétés Catholiques Acadiennes et Canadiennes Françaises du Canada et des Etats-Unis, émet le vœu que le projet de loi présenté à la dernière session de la Législature de Québec, en faveur du respect des droits de la Langue française par les compagnies d'utilité publique, projet qui fut unanimement adopté par cette Législature, grâce à la collaboration distinguée de tous les chefs des divers groupes composant cette chambre, soit présenté de nouveau et que les membres des deux Chambres soient priés d'en assurer l'adoption."

Adopté.

M. Deneault soumet ensuite la motion suivante en vue de travailler à la propagande du français :

" Il est proposé par MM. Séguin, Béique et Bélanger, appuyé par MM. Archambault et Deneault; que ce premier Congrès annuel de la Fédération Catholique des Sociétés Acadiennes et Canadiennes-françaises du Canada et des Etats-Unis émet le vœu que toutes nos Sociétés, dans la mesure ou la chose leur est possible, et tous nos adhérents individuellement encou- ragent l'œuvre excellente que poursuit pour l'épuration et la propagande de notre idiome national la vaillante Société du Parler Français, par abonnement à sa revue, par concours à ses travaux et autres moyens propices.

h- Et le Congrès, de plus, formule le souhait que le Gouverne- ment de la Province de Québec comprenne bien vite l'importan- ce nationale et sociale qu'il y aurait à subventionner de plus

62 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

en plus généreusement, selon les ressources à sa disposition, une entreprise aussi patriotique, aussi généralement utile à l'influence française en Amérique. Adopté.

(Extraits du compte-rendu des délibérations du Congrès, séance du soir, le 24 juin, 1909.)

Bibliographie

R. P. COUET, O. P. La Franc-Maçonnerie et la Conscience catholique. Etude sur la dénonciation juridique, Québec, imprimerie de " l'Action Sociale," 1910. Prix : 5 sous l'unité ; 50 sous la douzaine, et $3.50 le cent.

A la demande de plusieurs lecteurs, le Révérend Père Th. Couet, domi- nicain, a réuni, en une jolie plaquette de trente-deux pages, les articles remarquables, d'abord publiés dans l'Action Sociale sur le devoir spécial de dénoncer les ennemis de l'Eglise et de la patrie enrôlés dans la Franc- Maçonnerie.

L'obligation dont l'auteur parle, avec grande justesse et précision, n'est pas seulement imposée par l'Eglise, mais l'Eglise a voulu la confirmer en menaçant de ses censures ceux qui ne voudraient pas se rendre à leur devoir.

Il y a sagement résolu, selon la sûre doctrine théologique, une question importante et opportune.

Les plus intéressés à se procurer ces pages sont d'abord les maçons eux- mêmes et les candidats à la maçonnerie.

Les directeiu-s de conscience et les catholiques intelligents y trouveront aussi des lumières, dont le besoin se fait de plus en plus sentir.

Galerie Historique (///) Sainte-Anne de la Pocatibre, 1672-1910, L'Ile aux Oies, 1646-1910, par N. E. Dionne, L.L.D., M.S.R.C, professeur d'archéologie canadienne à l'Université Laval, Bibliothécaire de la Législature provinciale, Québec, Typ. Lafiamme & Proulx, 1910. Le " Devoir " de Montréal, dit :

"M. le Dr. Dionne est un infatigable travailleur. La nomenclature de ses travaux historiques, qu'il vient de publier en plaquette, suffirait à le prouver, si une brochiu-e, ou même un volume nouveau ne venait tous les ans et même plus souvent, nous rappeler qu'il apporte toujours à sa tâche la même énergie et le même dévouement.

" Son dernier livre, troisième numéro de sa Galerie historique, traite de Sainte-Anne de la Pocatière, son pays d'origine, et de l'Ile aux Oies qui est située \'is-à-vis le Cap Saint-Ignace, à quelques lieues de Québec. II y donne de très intéressants détails sur la vie intime de ces deux petits pays. C'est un fort utile contribution à l'histoire locale de notre province.

" L'avant-dernier livre de M. Dionne est un Inventaire chronologique des cartes, plans, atlas, relatifs à la Nouvelle- France et à la Province de Québec. L'aueiir y fait le relevé de 1252 cartes plans et atlas relatifs à notre région et publiés dans les quatre siècles qui vont de 1508 â 1908. Cela débute par une Carte de l'embouchure du Saintr-Laurent faite et copiée sur une écorce de bouleau, envoyée au Canada, par Jehan Denys et qui date de 1508, pour se terminer par ime carte électorale de la province.

BIBLIOGUAPHIK 63

" M. Dionno n'a pas la prétention d'avoir ('•puisé la matière, ni recueilli et noté toutes les pièces existantes. C'est une besogne (jui prendrait des années et qu'il sera j)eut-étre impossible de compléter jamais. Mais tel quel, son huHutaire est d'une extrême intérêt, et nous comprenons qu'il ait trouvé place dans la plupart des grandes bibliothèques.

" La nomenclature même de ces cartes et plans est précédée d'un aperçu hi8torit}ue très curieux sur la cartograpliie de notre pays, et le tout forme un volume très intéres.sant.

" M. Dionne nous annonce <iu'il publiera chaque année, à l'avenir, un inventaire des livres parus dans le.s derniers douze mois, son prochain fas- cicule traitant, par exception, do la période 1905-1910.

" Il rendra par là, à ceux de ses compatriotes qui ont le goût de l'étude, un service nouveau."

Le goût de vivre.

V PAR O. Lavalette

Un volume in-12 broché 60 cts.

Relié toile bleue, fers spéciaux 70 cts.

La peur de vivre, cette veulerie qui rend volontairement aveugle aux devoirs de la vie, cette torpeur résignée qui s'incline devant les bassesses et les vilenies et les accepte comme des choses fatales et nécessaires qu'il faut subir et contre lesquelles il est inutile de lutter parce qu'elles sont in- vincibles, ce dégoût de la lutte, cette impuissance de l'effort, est une des maladies les plus tristes et les plus redoutables de notre époque.

C'est de ce mal que souffre à en mourir Jacques Hautefeuille, lorsque le réveil d'une amitié qu'il croyait morte, et qui n'était qu'assoupie, l'amène dans les montagnes du Forez, à l'ombre paisible d'un vieux château, parmi les hôtes qxii lui sont chers et qui le choient comme im ami souffrant. Il retrouve aux Olines, dans ce village que son isolement devrait garder des haines, l'âpre mêlée se rencontrent la sottise et l'ignorance qui veulent étouffer tout ce qui est grand et noble, et le bien qui ne se défend qu'en étant bienfaisant plus encore, en aimant davantage, en pardonnant plus géné- reusement.

Comment, peu à peu, dans l'émoi de la nature frémissante, au contact d'humbles gens quisoufïrent et qui peinent, mais qui vivent joyeusement parce que leur vie a un but et leur âme une espérance, au contact brutal d'autres hommes dont le geste autorisé par des lois iniques voudrait bannir le prêtre et renverser l'Eglise, comment Hautefeuille dépouille peu à peu son scepticisme, secoue sa mollesse, sent refleurir les sentiments de foi qu il avait perdus, se reprend à croire à la beauté de la souffrance et à l'utilité de l'effort, en im mot reconquiert le goût de vivre ? C'est ce que l'auteur nous raconte en des pages imprégnées tantôt d'une poésie charmante, tantôt d'un vibrant enthousiasme.

Mais si Hautefeuille parcourt allègrement ce chemin de'^Damas la haine d'un misérable le torture d'abord, puis le renverse sanglant et presque sans vie, c'est qu'il est soutenu et encouragé par une jeune fille exquise, dont la main douce le guide, et dont le fin sourire l'entraîne ravi, sans lui laisser le loisir de compter les obstacles qui se dressent devant lui. Et ce pur et chaste amour qui chante dans chaque page, tel un ruisseau sous la mousse, jette comme Xm rayon d'aube sur le drame sombre se joue le bonheur des deux jeunes gens.

Pour recevoir ce volume franco, il suffit d'envoyer 60 cents en mandat- poste ou en timbre à M. Henri Gautier, éditeur, 55, quai des grands-Au- gustins, à Paris. Ajouter 10 cents pour recevoir le volume relié en toile bleue, tranches marbrées.

64 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Le mari de la veuve.

PAR B. DE BtJXY

Un volume in-12. Prix broché 60 cts.

Relié toile bleue, sur tranches marbrées 70 cts.

Les qualités qui caractérisent les œuvres de Mme B. de Buxy dominent dans son nouveau roman. On y retrouve son originalité, son imagination, vive, son talent de conteur, et, surtout la poésie intense dont elle accompagne les descriptions de cette nature qu'elle sait comprendre et faire aimer.

Le Mari de fn Veuve n'est pas la suite indispensable de Veuve de quinze ans ; il n'est pas nécessaire d'avoir lu le premier de ces ouvrages pour avoir la compréhension du second : mais l'un est, en quelque sorte, le complé- ment de l'autre, et si, de celui-ci, l'intriaiue est nouvelle, l'action différente, les personnages restent, pour la plupart, ceux qu'on connaît déjà.

L'héroïne principale, Calician, p luvre petite plante déracinée, a enfin retrouvé son mari et une famille dans le manoir des Coronat ; pour elle, l'existence s'annoncerait désormais heureuse sans le passé de celui qui est revenu et sur lequel, les sociétés secrètes viennent appesantir leur main lourde de tout le poids des engagements antérieurs. Elles réclament de même le jeune homme à l'âme droite, le dés llusionné de la cause célibataire, cet honnête Georges Cédar que Calician connut jadis sous les brumes du ciel d'Ecosse, et que des circonstances providentielles ont amené, lui aussi, aux Eaux-Vertes son coeur a battu à 1 unisson de celui de la douce Moussia.

Une lutte terrible s'engage entre la ténébreuse association des révolu- tionnaires et ceux qui ont caressé l'espoir de se dérober à son joug. Sur ces données s'engage un drame poignant, émaillé de péripéties qui nous captivent au plus haut degré et nous amènent au dénouement dont l'im- prévu est, pour le lecteur, la plus heureuse des surprises.

Des personnages taillés dans le vif, gravitent autour des héros de pre- naier plan, et jettent dans l'action leur note, tour à tour, gaie, triste ou sen- timentale : le vieux Toulyfaut, type accompli du rustre thésauriseur ; la noble figure du Père François, l'aimable silhouette de Moussia, celles un peu embrumées des trois filles Coronat et tant d'autres encore nous offrent à chaque yage de surprenants contrastes.

Ce nouveau roman de B. de Buxy est non seulement un des plus émotion- nants que l'on puisse trouver, c'est aussi un des livres les plus sains et les meilleurs à répandre.

Caumont.

Pour recevoir ce volume franco, il suflSt d'envoyer 60 cts en mandat-poste ou en timbres à M. Henri Gautier, éditeur, 55, quai des Grands-Augustins, à Paris. Ajouter 10 cents pour recevoir le volume relié en toile bleue, tranches marbrées.

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Les Idées de Mme Margeret

PAR

PIERRE DU CHATEAU

CHAPITRE PREMIER

Au soitir du lycée, après sa classe du matin, M. Margeret prit le chemin le plus direct pour rentrer chez lui. D'ordi- naire, il suivait le cours dont il aimait les grands arbres, soit qu'ils fussent ornés de feuilles printanières , soit qu'une pa- rure de givre les couvrît, comme en ce jour de janvier. Là, quelques promencnn's le saluaient au passage, quelques bébés avec leurs nourrices attiraient son attention. Il souriait à cet âge d'innocence, puis étouffait un soupir: "De futurs élèves, peut-être bien?" Et il croyait déjà les voir au seuil de l'ingrate adolescence, frustes, bizarres, heurtés au phy- sique comme au moral pour le souci des parents et le désespoir des professeurs.

I^out à l'heure encore, en cette troisième il apportait tout son zèle, tout son cœur, il avait sévir. Un galopin haut monté sur jambes, la voix rauque, quelques poils follets au menton, s'était permis des questions saugrenues dont toute la bande avait n à gorge déployée, rire qui ressemblait à un hennissement. Des retenues, un séquestre, en frap- pant les coupables, avaient centriste l'excellent M. Mar- geret. Enervé, il hâtait le pas, le dos un peu voûté, le front mélancolique, avec le désir de trouver le calme, le repos en son chez lui, dans le silence du cabinet les copies atten- daient l'examen quotidien.

Assez distrait de son naturel, il traversa le vestibule sans en remarquer le désordre, et, ne pouvant atteindre au porte- manteau défendu par une échelle, il garda son pardessus.

Bien lui en prit, d'ailleurs! Pas de feu chez lui en dépit du froid qui sévissait. Stoïque, il releva le col de velours jusqu'au dessus des oreilles, se coiffa de la calotte restée sur

66 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

le pupitre et rabattit sur ses poignets les manches de son tricot ; défiant ainsi le thermomMre descendu au-dessous de zéro, il se mit au travail.

Mais sa porte, ouverte brusquement, laissa passer une tête ébouriffée :

Voici les tapissiers , Monsieur ! . . . Si Monsieur veut aller ailleurs?. . .

Il leva les yeux vers les rideaux de la fenêtre, puis les tourna du côté de la tenture qui masquait une armoire et ne trouva nulle part rien d'anormal.

Une idée de ma femme ! s'expliqua-t-il.

Docile, M. Margcret battit en retraite après avoir saisi les feuilles volantes étalées devant lui, prit son encrier de poche et passa à la salle à manger, l'on gelait également.

]1 déposait son bagage sur la table, quand un éclat de rire fusa non loin de là.

Oh ! pauvre papa, pas ici, pas ici !.. .

Mais qu'est-ce qui arrive donc?...

Un second éclat de rire accueillit cette demande, plus pro- longé encore, avec une plus vive nuance d'ironie.

Il arrive . . . notre soirée , papa ! . . .

—Notre?

Soirée... et dansante, encore!... Ce n'est pas trop de quarante-huit heures pour le déménagement. . .

Le dé-mé-na-ge-ment? s'écria-t-il effaré.

Il faut bien enlever tous les gros meubles pour faire de la place ! dit la jeune fille d'un ton détaché.

Alors . . . ma bibliothèque ? . . .

Non, rassure-toi?... C'est sacré, les livres... Et puis, les caserait-on ? . . . On mettra tout simplement les joueurs dans ton bureau. . . Ici, ce sera le buffet. . . Au salon, dans les chambres, le bal...

Mais... coucherons-nous, pendant tout ce temps- là?

Dans les mansardes; nous y serons très bien, dit ma- man.

Il levait les mains au ciel ; mais l'enfant s'approcha, s'assit sur son genou et, lui entourant le cou de ses bras caressants :

Voyons, papa?. . . C'est pour l'anniversaire de ma nais- sance. . . et ça m'amusera tant de danser. . . à moins que ça t'ennuie beaucoup?

Non. .. non. ., petite. . . seulement un peu... car j'ai de l'occupation, vois-tu !. . .

LKS IDÉES DE MME MARQERET 67

Si tu veux bien aller dans l'office, papa?. . . Il y a une table, une chaise. . . tu n'y seras pas dérangé. . .

Allons, va jKiur l'office!... J'espère n'y pas rencontrer de tapissiers?. . .

Ne crains rien . . . Tu es un bon petit père ! . . . Au re- voir!. ...

Elle s'enfuit, vive comme la gazelle, tandis qu'il s'achemi- nait vers le retiro qui prenait jour par une étroite lucarne grillagée; et là, tandis qu'il commençait à s'absorber, une acre odeur d'oignons brûU's le prit à la gorge et détermina un violent accès de toux . . .

Soudain, la porte qui donnait accès à la cuisine s'entr'ou- vrit brusquement.

Tiens, vous êtes là?. . . N'auriez-vous pas pu enlever la poêle ? . . . Je ne puis être partout ... et la bonne vient de sortir. . .

Vraiment . . . Caroline . . .

Oh! je sais: vos copies, n'est-ce pas? Vos fameuses copies. . . car il n'y a que ça au monde. . . Et moi, je n'ai rien à faire, rien à penser?. . .

Elle referma la porte avec non moins de brusquerie. L'époux, resté seulj en fut soulagé. Ce n'était pas néan- moins un soliveau, le bon M. Margeret ; mais il abhorrait les discussions intestines, au point de sacrifier ses goûts, ses désirs, sur l'autel de la Paix. Et, lorsque Caroline élevait la voix, une voix pointue dont le diapason montait encore sous le coup de l'impatience, il appelait de ses vœux la fin de la bourrasque, lui opposait le silence, son bouclier de prédilec- tion . . .

Or, après avoir ouvert au large la lucarne qui lui amena un peu d'air respirable, il se remit au travail jusqu'à l'heure de midi, qu'il n'entendit même pas sonner. . .

Papa, le déjeuner est servi !. . .

Antoinette, vive et souriante, vint prendre le bras de son père et le conduisit dans le vestibule la table était mise,, près de l'échelle adossée au portemanteau :

Cela ne te contrarie pas qu'o"n mange ici?. . .

Et, sans attendre une réponse qu'elle savait d'avance toute pacifique, elle continua :

Nous avons fait des merveilles. . . Je te les montrerai

avec le moins de frais possible, ne crains rien, pauvre papa !. .

Elle prononçait " pauvre papa " d'un ton d'indulgente

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tendresse, car depuis sa sortie du pensionnat, six mois plus tôt, elle avait pu se rendre compte des tiraillements que voi- laient mal les périphrases de sa mère et les objections timides du professeur.

Ses parents diiïéraient d'humeur et de caractère : c'était un fait avéré. Les aimant l'un et l'autre, sans prétendre s'éri- ger en juge, elle inclinait toutefois du côté ses dix-huit ans trouvaient le plus d'admiration et de plaisir.

Ton père nous enterrerait vives, si je n'y mettais le holà !. . . répétait avec emphase Mme Margeret.

Aussi ne l 'avait-on point consulté pour donner cette soirée dansante; qui causait le branle-bas dans toute la maison, et, les invitations lancées, il s'était trouvé en face du fait accom- pli.

C\st pour votn^ fille, Monsieur Margeret! Ne faudra t-il pas bientôt songer à la marier?

Oh ! . . , Caroline . . . Une enfant ! . . .

Et, ce matin-là, les cheveux au vent, le teint animé, les yeux rieurs, Antoinette paraissait, en effet, sortir à peine de l'axlolescence , si gracile, si jolie que l'excellent homme ne pouvait en détacher ses regards.

Ce fut heureux pour lui. Le repas, détestable, n'offrait nulle saveur au goût ni à l'odorat : l'oignon brijlé donnait au potage de l'amertume, tandis que les croquettes de bœuf bouilli nageaient dans un sauce noirâtre qu'en un autre mo- ment il eût comparée aux ondes du Styx. Mais les com- paraisons mythologiques horripilaient Caroline.

Cela vous a bien réussi, n'est-ce pas, de dire qu'il fau- drait à la France un Hercule pour nettoyer les modernes écuries d'Augias !. . . s 'écriait-elle parfois avec rancœur.

Légèrement, il haussait les épaules, sans néanmoins expri- mer de repentir. . .

Il

M. Margeret avait jadis doublé le cap de la quarantaine, lorsque sa vie changea soudain d'aspect.

Timide, craignant le monde dont il ne se souciait guère, doué d'une âme honnête et d'un cœur excellent, il se plaisait seul, avec ses livres, se bornant strictement aux visites obli- gées ; mais il advint que la femme d'un nouveau Proviseur eut l'idée d'organiser un Bridge hebdomadaire et qu'elle choisit pour première victime ce doux c'iibataire qui n'osa

LKS IDÉES DE MME MAIlGERET 69

point so récuser. . . Adieu k ces paisibles après-midi du di- manche où il s'en allait, les mains derrière le dos, le long des rives du cîHîal voijfneut doucement les bateaux de trans- port, s'arrêtant à les contempler ou laissant errer ses yeux sur les collines qui entourent la vieille cité Ducale comme d'une verte ceinture que chaque printemps refleurit. . .

Et quelles méditations puisées dans le lointain des sou- venirs la vue de la campagne n'éveillait-elle pas chez le pro- fesseur? Fils de paysans, entraîné par le goût de l'étude et jeté hors du sillon creusé par les mains de son père, il revoy- ait une à une les étap(\s familiales, comptait les sacrifices faits i)our le fils rebelle à la charrue et qui rêvait à son tour de dédommager ses vieux parents lorsque l'heure en aurait sonné. . .

Hélas! l'un et l'autre étaient morts à la peine, usés de labeurs, de j)rivations, mais ne regrettant rien de la rude tâche acceptée comme un devoir. . .

Es-tu content de nous, garçon? balbutiait encore le mori- bond en serrant la main qui tremblait dans sa main couleur de terre, à la peau racornie.

Content ! . . .

Et, plus éloquentes que des paroles, les larmes du jeune homnjc jaillissaient de ses yeux. . .

Tout ceci était loin, bien loin, mais il y revenait sans cesse par reconnaissance, respect, amour filial, souvent tenté de conter cette histoire aux parents modernes dont la tendresse s'effraie parfois de l'abnégation, ou la comprend si mal.

Ce fut donc avec un profond regret doublé du désir de s'éva- der à l'aide de quelque prétexte plausible du salon il en- trait par force, que le professeur se rendit chez son chef hié- rarchique, au début de l'hiver. Un cercle choisi l'y avait précédé, visages entrevus confusément dans l'émoi de la pré- sentation ; iTiais. à la table do jeu, le hasard le plaça^ fut-ce bien le hasard? auprès de Caroline Montferrand.

C'était une jolie blonde, plus très jeune si l'on en jugeait par le froi.'-senKMit visible de s?s paupières transparentes et le détirement presque douloureux de la bouche qui révélait les combats contre la vie ; mais elle avait de grands yeux ex- pressifs, d'aimabl(>s manières, une obligeance excessive pour révéler les secrets du bridge au naïf qu'il était. Tout d'abord, il lui en eut de la reconnaissance, en vint à prendre intérêt au jeu, puis à sacrifier volontiers son dimanche si jalousement

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réservé jusque-là. Bientôt il l'attendit avec impatience, ■compta les jours de la semaine qui l'en séparaient, les trouva interminables, accueillit le samedi comme une délivrance et «'émut dès l'aube du lendemain. Le carillon des cloches de Saint-Epre, sa paroisse, le remplissait d'allégresse. Après un déjeuner sommaire, il procédait à sa toilette dont le détail l'inquiétait pour la première fois de sa vie : car le plus sincère des miroirs lui parlait de sa quarantaine, lui montrait dans ses cheveux, dans sa barbe, de nombreux fils d'argent, raillait la <x)upe de sa redingote, la forme de son faux-col, l'empois de sa chemise, le nœud de sa cravate qu'il faisait et défaisait d'une main malhabile, désespérant d'atteindre à la perfec- tion.

Puis, malgré lui, des pensées lui venaient dont il rougissait •comme une jeune fille, effrayé autant qu'ébloui de l'audace inconcevable de la folle de la maison. Car, jusque-là, il avait marché d'un jias ferme dans la voie étroite, sans jamais rêver d'en sortir ; pourquoi sa quiétude habituelle se chan- geait-elle brusquement en souffrance, en dépit même de ia secrète allégresse dont il était animé?

Lorsque l'heure du bridge approchait, une main de fer le prenait à la gorge, il se sentait la tête vide, les jambes molles, le cœur en déroute, et lorsqu'il traversait le vestibule dallé qui aboutissait au salon du proviseur, sa vue se troublait, ses temijes se cou^Tai^•nt d'une sueur glacée. C'était elle, pour- tant, qu'il apercevait la première ; il l'eût distinguée dans une foule compacte, cette partenaire charmante dont le sourire se faisait accueillant. . .

Eh bien ! Monsieur, aurons-nous la chance, aujour- d'hui?

Cette question banale, en passant par la bouche de Caroline Montferrand, était douce à l'oreille de M. Margeret.

Combien il eût voulu y répondre avec aisance, témoigner surtout d'un peu d'esprit! Mais l'esprit le fuyait plus en- core que l'aisance et il balbutiait, d'un air contraint, des phrases il s'empêtrait comme à plaisir.

Aussi hantaient-elles son souvenir, semblables à des flèches aiguës qui restent dans la plaie et y produisent des vibrations infinies. Le front dans les mains, les épaules frémissantes, il répétait à satiété :

Ai-je été assez sot?. . . Ah ! . . . quel sot j'ai été ! . . .

Cela eût pu s'éterniser ainsi sans qu'il fît un pas soit en

LES IDÉES DE MME MARGERET 71

avant, soit en arrière, en proie à un perpétuel remors qui l'immobilisait.

Or, un dimanche, il advint que Caroline manqua à l'appel. D'abord, il l'attendit avec une anxiété doublée d'impatience, jusqu'à ce qu'on prît place à la table de jeu.

Mlle Montferrand est souffrante, expliqua la maîtresse de maison en éloignant la chaise inoccupée.

Souffrante ! . . . M. Margeret avait pâli. Durant prèe d'une demi-heure il fut au supplice, commit bévues sur bévues au point de soulever les murmures des bridgeurs; seule, ?a fenmie du proviseur souriait . . .

Cher Monsieur, vous surmenez vos nerfs par un excès de travail !. . . Faisons ensemble le tour du préau ; je gage que vous avez besoin d'air?

Il eut un regard reconnaissant pour l'aimable femme dont l'esprit d 'à-propos sauvait la situation, et il la suivit volon- tiers ; mais à peine seul avec elle, ces mots le frappèrent comme un coup de foudre :

Monsieur Margeret, vous êtes amoureux!

Il faillit s'écrouler, le pauvre homme, et durant quelques secondes une angoisse mêlée de remords l'étreignit.

Mais elle reprit, d'une voix conciliante et douce:

Caroline est si charmante ! . . . Une perfection ! . . .

Hélas ! . . . je ne le sais que trop . . .

Pourquoi cet hélas, cher Monsieur? Elle et vous, vous êtes libres. . . Avez-vous l'un et l'autre passé l'âge d'être heureux ? . . .

^Jc vous en conjure. Madame, ne faites pas luire à mes yeux le plus irréalisable de tous les espoirs ! . . .

De nouveau, elle sourit.

Allons!... pas d'enfantillage; s'il est bon d'être mo- deste, il est inutile de pécher par trop d'humilité. Faut-il vous dire qu'elle vous apprécie?. . .

Comme il restait muet, écrasé, redoutant le réveil après un si doux rêve, elle se méprit et ajouta, hésitante :

Tiendriez-vous à l'argent?

M. Margeret se ressaisit. L'argent, jamais il ne l'avait fait entrer en ligne de compte pour lui-même, et il croyait que son traitement annuel suffirait largement à assurer le bien- être de la femme qu'il aimait.

Car il l'aimait de toute la puissance de son âme, avec le culte, l'extase, la timidité des vrais amoureux...

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Et, en récoiitant, le sourire se fixait décidément sur les lèvres de l'aimable femme entre les mains de laquelle Caro- line Montfen-and avait confié le dernier atout placé dans son jeu.

Il y avait longtemps si longtemps ! qu'elle combattait le bon .combat, mettait à cette lutte suprême toute son énergie et le charme de sa beauté blonde presque à son déclin à pré- sent. Maintes fois elle avait cru à une victoire ; tel ou tel de ses danseurs se montrait des plus empressés, se posait en sou- pirant, tenait le rôle d'attentif et ne lui épargnait pas les lou- anges qu'elle aimait. Alors, au retour du bal, elle se jetait dans les bras de sa mère :

Maman, c'est fait : ta fille se marie !. . .

Hélas ! l'illusion s'envolait après une attente vaine, et Caro- line, à la poursuite d'un autre fantôme, se reprenait à la douce illusion.

Certains en raillaient, d'autres s'apitoyaient. Parmi ceux- ci s'était trouvée la femme du proviseur. Kien ne lui sem- blait plus digne de sympathie que cette lutte acharnée de la fille pauvre qui "tient son rang" et veut assurer l'avenir. M. Margeret, professeur de troisième, lui avait paru tout désigné pour une suprême tentative et, habilement, elle s'était em- ployée à l'atîiirer dans le piège elle le voyait pris avec un extrême bonheur.

Quel dommage que je ne puisse téléphoner aussitôt à Caroline, si anxieuse, la pauvre! du résultat de notre petite combinaison.

Mais lorsqu'elle rejoignit, après un long entretien avec l'amoureux, les joueurs de bridge, son visage rayonnant capta leur attention dès l'abord,

—Qu'y a-t-il?. . . Qu'y a-t-il donc?. . .

Il y a, Mesdames, il y a, Messieurs, que j'ai le plaisir de vous annoncer le très prochain mariage de Caroline Montfer- rand avec M. Arsène Margeret !. . .

Les hourras, les bravos éclatèrent; le bridge n'avait pas paralysé les intelligences au point de leur cacher l'autre jeu mêlé si intimement à celui-ci; et ils s'y intéressaient, sans trop en avoir l'air, croyant peu d'ailleurs au succès de la par- tie.. .

Un joli coup,' chère Madame!... Tous nos compli- ments . . .

N'est-ce pas?. . . C'est une œuvre pie !. . . Il y en a de

LES IDÉKS DK MM1-: MAKGKItHT 73

tant de sortes. . . On choisit dans le tas, selon son tempéra- ment... Dommage que Mme Montferrand n'ait pas vécu assez pour voir sa fille enfin en puissance de mari ; elle a tant souffert ! . . .

Plus encore qu'on ne le croyait. De bonne famille, veuve d'un fonctionnaire, sans fortune, Mme Montferrand avait eu pour principal objectif de ne pas déchoir.

Debout sur la brèche, continuant à fréquenter dans le monde elle espérait trouver un mari à Caroline, elle avait vu les mois, puis les aimées s'écouler sans réaliser son désir.

Le caractère aigri par des déceptions multiples, elle en était venue à envier tous les heureux, tous les riches, à se répandre en plaintes p 'rpétuelles contre la société...

Vois-tu, ma fille, l'or seul est maître, ici-bas, et l'on méprise ceux qui n'en ont pas. . .

Caroline enregistrait cette doctrine dans sa mémoire, lui attribuait ses mécomptes, ses déboires, sans même soup- çonner qu'ils étaient dus en majeure ])artie à sa façon d'agir. Car, d'un sentiment très respectable en soi et qui implique la dignité du caractère, ce principe "ne pas déchoir" s'était faussé dans l'application. N'étant pas riche, elle prétendait le paraître et s'évertuait ù jeter de la poudre aux yeux à tout venant.

Jolie, très jolie même, elle se montrait partout parée comme une châsse, ne manquant ni une soirée, ni un concert, ni une vent'^ de charité, ni un five o'clock. Tout ceci, grâce à sa beauté, lui valut des succès dont elle fut très fière, mais non pas ce qu'elle espérait avec une âpreté qui devint une souffrance lorsque ses vingt ans furent passés. . .

Enfin, quel âge a la belle Caroline?... Il y a si long- temps qu'on la voit ! . . .disaient de bonnes amies avec un petit sourire railleur. . .

Les plus indulgents parmi ses fidèles s'effrayaient d'un luxe qui leur semblait une menace, un gros point noir pour les gens prudents qu'ils étaient tous.

Il faudrait à cette élégante plus de cent mille francs de dot !. . . disait-on.

Elle en avait vingt mille, à peu près, et l'on battait en re- traite après un flirt ])lus ou moins court.

Le souci, le chagrin, l'irritation latente qu'éprouvait Mme Montferrand altérèrent sa santé. Elle souffrit du foie, prit une jaunisse, languit quelques mois et mourut en maudissant

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le destin. Avec elle s'éteignait sa pension de veuve de fonc- tionnaire. Caroline songea à entrer au couvent; puis, rien moins que pieuse, elle s'effraya d'avoir ainsi à "se sacrifier".

L'année qui suivit son deuil marqua sa rencontre avec M. Margeret ; ce ne lui fut pas long de s'apercevoir de l'impres- sion profonde qu'elle produisait sur lui ; mais à la remarque qu'en fit la femme du proviseur, elle eut un sourire amer :

Tous les mêmes, allez!... Gela va jusqu'au mariage, exclusivement. . .

Peut-être n'est-il pas comme les autres?... Quarante ^ns, et naïf, il y a des chances d'aboutir !. . .

La prédiction se (onfimia. Ce fameux dimanche il dût avouer son amour, Caroline attendait assez fiévreusement le résultat du stratagème qu'elle avait imaginé. M. Margeret se trahirait-il, ou allait-il se dérober sous le premier prétexte venu?

L'air triomphant de son alliée lui fut la révélation de son triomphe. Enfin, elle avait donc vaincu et, cette fois, pres- •que sans le vouloir !

C'est vrai?. . .

Bien vrai, chère ! . . . Mais il n'aurait jamais parlé, parce qu'il n'osait pas. . .

Toutes deux eurent le même sourire de pitié un peu dédai- gneux pour ce bon professeur, l'idéal du genre,- dont l'amour se doublait de tant d'humilité. . .

Une femme autre que Caroline eût été atendrie ; il lui parut seulement à elle que M. Margeret se rendait justice et avait conscience de son infériorité. Il était si différent de l'homme de ses premiers rêves, de celui qui eût réuni à la fois les dons extérieurs à tous ceux de l'esprit, sans parler de la fortune et de la situation ! Peut-être lui semblait-il entendre encore sa mère, dont l'ambition avait égalé au moins la sienne propre, la soutenant, l'avivant toujours. De quel œil eût-elle vu ce quadragénaire, lourd d'aspect, peu loquace, briguer la main de sa belle Caroline et l'obtenir, hélas ! de par l'injustice du sort?...

Allons, vous en ferez ce que vous voudrez ! dit l'amie en manière de conclusion.

Mlle Montferrand en jugeait bien ainsi; elle entendait, tout d'abord, bannir non seulement la gêne qui avait torturé ■sa vie, mais nager dans l'abondance afin de "tenir son rang", ce fameux rang auquel elle eût sacrifié même le bonheur.

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LES IDÉKS DE MME MARGBRET 75

Elle le fit valoir devant M. Margeret qui écoutait sans trop entendre, fasciné, hypnotisé par sa joie inattendue et absolu- ment incapable, d'ailleurs, de se rendre compte de ce que peut coûter à un honnête homme le désir de briller.

Sa propre dépense était si modeste! Mais, parfois, avec une sorte de honte, il la mettait en regard de celle inscrite au livre de comptes maternel et il rougissait de la dépasser de beaucoup, lui qui n'avait aucune des charges pesant jadis sur ses parents.

Evidemment, après le mariage, ses frais d'existence se- raient doublés ; pas de privations pour Caroline qu'il se pro- mettait de gâter comme une enfant bien chérie : "Je ne met- trai plus rien de côté, s'il le faut!"

Et il se frottait les mains, ravi du rôle dans lequel il s'es- sayait déjà avec bonheur.

Je suis si novice, chère Madame! disait-il avec un bon sourire à la femme du proviseur; si novice, que je vous con- jure de me guider dans ce beau chemin des fiançailles, de m'enseigner tous mes devoirs. . .

Ceux-ci étaient multiples. Outre les fleurs, Caroline ai- mait les bijoux, les dentelles, les fourrures, et la corbeille de noce devait tonteuir de tout cela; mais il pensait:

"Ce sont de-; meubles. . . Ils dureront des années. . . et il no'est si doux do lui faire plaisir!... "

Parfois, elle daignait exprimer quelque gratitude; à ces moments-là, il se sentait le plus heureux des hommes et il eût voulu en être le plus fortuné afin de multiplier ses dons.

Force lui fut de puiser dans sa réserve pour faire face à la situation ; il n'en dit rien à personne et le monde le crut riche parce qu'il payait sans lésiner.

Savez-voiis qu'elle fait un beau mariage, Caroline Mont- ferrand ? . . .

Il y a assez longtemps qu'elle bat la route pour y rencon- trer le merle blanc ! . . .

On en riait sous cape, comme d'un fait-divers dont le dé- nouement est imprévu.

lU

Caroline avait une ambition que justifiait un secret espoir et qu'encourageait la femme du proviseur.

Ce bon M. Margeret, d'alures si modestes, avait une valeur intellectuelle dont le monde universitaire faisait grand cas.

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Partisan convaincu de l'enseignement classique, il l'avait défendu éloquennnent dans une brochure remarquée.

La plume à la main, c'est un tout autre homme, votre mari ; et il se pourrait bien qu'avant peu de temps d'ici, nous devenions consœurs !. . . lui répétait son amie.

Souriant à cette perspective, elle en pressait de ses vœux la réalisation, bâtissait des châteaux en Espagne qui tous flattaient son orgueil.

Ils s'effondrèrent l'année qui suivit.

Tous les samedis soirs, après le labeur de la semaine, Je professeur s'accordait la distraction d'une partie de billard, au cercle, après la lecture des journaux. Ce jour-là, ému, ré- volté de certains faits qu'il n'aurait pu croire réalisables, il les blâma tro]) franchement, puisque les murs ont des oreilles plus encore de nos jours.

Parla-t-il vraiment des écuries d'Augias et, dans le feu de la discussion, souhaita-t-il la venue d'un nouvel Hercule pour les nettoyer? La fiche qui prit son vol vers les som- mets l'affirmait avec conviction :

"Biribi veut dire en latin l'homme de Sainte-Hélène. . ."

Dès lors, le républicanisme de M. Margeret fut soupçonné en haut lieu.

Ceci vous coule un homme, par le gouvernement qui court !

Fût-il le plus savant, le plus expert, le plus dévoué de tous, celui qui se permet de penser tout haut lorsque sa pen- sée offre quelque divergence avec le mot d'ordre est digne de la réprobation.

Ce fut peu de semaines avant la rentrée d'octobre que la foudre éclata. M. Margeret reçut avis d'avoir à quitter X. . . pour s'en all(M- tenir la même classe de troisième dans un chef-lieu de quelque vingt mille habitants.

Qu'est-ce que va dire Caroline ! s'écria-t-il avec émoi.

Lui ne se fût point chagriné outre-mesure d'une disgrâce non méritée, si sa femme n'eût pas en souffrir. Et quand il lui tendit le pli qui relatait la fatale nouvelle, il tendit le dos, sans oser lever les yeux.

De fait, les classiques catilinaires furent dépassées de beau- coup par les imprécations et les anathèmes de Caroline, qui se déclarait la plus infortunée des épouses et des mères, peu touchée de la mine contrite de son mari et des cris de sa fillette elîravée de cet éclat , . .

LKS lDEi:S DK MMK MAKGKUKX H

Un enterrement de troisième classe ! répétait-elle. Ah ! Monsieur Margcret, comme vous m'avez trompée !. . .

Si tu le voulais, ma bonne, nous n'en serions pas moins heureux?... murraura-t-il humblement.

D'un mouvement noble elle lui fenna la bouche : Com- ment osait-il encore rêver de bonheur au sein d'un tel ef- fondrement? Ah î si. du moins, quelque avoir personnel eût permis au professeur le luxe d'un beau geste : jeter sa dé- mission au nez de ceux qui l'exilaient et rester là, en cette cité coquette les libéraux lui eussent dressé un piédestal? Mais non ! Et elle en j)leurait de rage, de penser qu'il fau- drait avouer ainsi, à la face du monde, leur médiocrité. . .

Mais, ma l>onne, si j'étais riche, je n'en continuerais pas moins à professer?... Je tiens à mes fonctions plus qu'à une mine d'or; peu m'importe donc je les exerce; n'y a-t-il pas partout de jeunes intelligences à éclairer, à ouvrir? Pour le coup, elle le crut dément; il faisait passer bien avant sa famille ces {X)taches qui ne lui inspiraient à elle, qu'une profonde indifférence et un suprême dédain? Nous ne nous enlendcns pas. Monsieur Margeret ! Drapée ainsi dans sa dignité d'incomprise, elle tint désor- mais le rôle de femme supérieure à son mari et qui le regarde de haut, de si haut qu'elle ne l'entrevoit presque plus.

Dans la petite ville il lui faudrait vivre, elle entendit, plus que jamais, ne pas déchoir. liC professeur s'était bercé de l'espoir (jue "le rang", son terrible rival, le laisserait vivre à sa guise à présent qu'il était loin du berceau des Montfer- rand aussi bien que de leur tombe ; mais ceux-ci l'avaient suivi, bon gré mal gré, et ne le lâchaient pas.

Comment osait-il prétendre à un logis sis dans l'un des fau- bourgs? Pour un bout de jardinet, une prosaïque tonnelle, il oublierait le décorum?

Notre enfant serait en bon air, sous les arbres, au lieu d'être promenée sur le trottoir. . .

Et vous (^n feriez une façon de campagnarde, de sauvage, ignorante du monde civilisé, le craignant comme la peste? Ah ! que dirait ma sainte mère, si elle vivait encore, de toutes vos idées? Heureusement, je suis là, moi qui ai le sens des choses do In vie '

Cette phrase lui plaisait entre toutes, peut-être parce qu'elle était assez difficile à définir ; car Mme Margeret aimait les grands mots tout comme elle aimait le grand

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monde, non celui de la Faculté. Elle traitait volontiers de pédants les collègues de son mari et leurs femmes de bas- bleus, ne pouvant comprendre que celles-ci s'intéressassent aux questions d'enseignement. Elle-même les laissait bien de côté, jugeant "que tout ça ne rapporte rien".

Plus que jamais, après la disgrâce, elle se jura de sauver la situation. Paraître était son objectif le plus cher, et le sentiment la guida dans le choix d'un appartement. Elle le prit au centre de la ville, dans le quartier aristocratique et fortuné, en se préoccupant avant tout du salon. Celui-ci, vaste pièce à trois fenêtres donnant sur la rue, avait assez grand air avec ses boiseries Louis XV, ses trumeaux sur- montant deux glaces un peu vardâtres, enchâssées dans le mur. Le procureur de la République, puis le colonel du régiment s'y étaient succédé en laissant de leur passage des dégradations que le propriétaire se refusait à enlever. Mais qu'importait ceci en regard de l'immense avantage d'entrer comme dans la peau de ces devanciers, et de jeter négligem- ment aux fournisseurs cette adresse: "Mme Margeret, rue de l'Alliance... la maison du procureur, du colonel..."

La haute société, qui en connaissait le chemin, conti- nuerait à y fréquenter, accueilliie à bras ouverts, avec force révérences, par Caroline Montferrand parée de ses aïeux.

Eh bien, que dites-vous de mon salon? daigna-t-elle de- mander à son mari lorsque les tapissiers y eurent mis la der- nière main.

Pliât aux dieux que les autres pièces lui ressemblassent ! dit avec un peu d'ironie le bon professeur. Mais, à part la salle à manger, qui est sortable, les "chambres à coucher «t mon cabinet de travail sont de vrais tombeaux !. . ."

Elle s'emporta. Que fait-on dans les chambres à coucher, sinon y dormir? Quant au bureau, il avait toujours le nez dans ses copies, qu'importait que son étroite fenêtre donnât sur une cour?. . .

...Vous vous souciez peu des visiteurs, à ce qu'il paraît? J'ai été élevée différemment; ma mère, elle aussi, avait son jour, son five o'clock, et donnait, tous les ans, un déjeuner de cérémonie. Elle m'a tracé la voie dont je ne m'écarterai jamais ! . . .

Les yeux levés au. ciel, Caroline le prenait à témoin de sa fidélité à marcher sur les traces de Mme Montferrand.

Son apparition en la petite ville y fit sensation tout

LES IDÉES DE MME MARGEUET 79"

d'abord; mais, trop voisine de la Lorraine pour ne pas en suivre les usages, la Champagne observe longtemps avant de se livrer. J^ncore jolie femme, élégante, la parole dorée, Caroline jouait habilement des coudes pour se frayer passage dans le clan réservé. Il s'ouvrait p^u à peu, non sans hési- tation ni quelque résistance, moins en faveur de la femme que par considération pour le mari.

Cependant, jamais il ne paraissait aux réceptions du di- manche, sans souci de passer pour un ours, comme elle le lui prédisait quotidiennement. Il se reprenait, hélas! seul, aux longues promenades hors ville, vers les bois, les champs dont la vue lui reîX)sait l'esprit, son âme évoquait avec une émotion si sincère les rudes travailleurs, ses parents. Un lien mystérieux les unissait toujours ; il se sentait comme près d'eux, dans la campagne, le long des blés mûrissants, de la folle avoine qui jadis tombait sous la faux du père, tan- dis que la mère, infatigable et agile, liait les javelles, entas- sait sur les chariots les gerbes d'or.

Comme tout cela lui paraissait beau et grand dans sa sim- plicité, son humilité même, ou plutôt ce qui semble tel aux indifférents; et comme, en pensée, il baisait encore avec respect, émotion, tendresse, ces rudes mains si actives qu'avait glacées la mort î

Il s'en revenait, à petits pas, vers son home, trouvait ou- verte au large la porte d'entrée et traversait le vestibule sur la pointe du pied, pour n'éveiller aucun écho. Venant du salon, un bruit de voix le frappait au passage et l'eût laissé insoucieux sans le regret qu'il éprouvait de savoir sa fillette enfermée là, comme une grande personne, au lieu de s'ébat- - tre au grand air.

PTRBEE DU CHATEAU.

A Continuer:

Notre Société

Quelques notes au sujet d'uae entreprise que nos amis, même les plue dévoués, pourraient oublier

Un mot de l'administrateur.

Je ne puis évoquer les débuts de la Eevue Franco-Améri- caine sans aussitôt revoir par la pensée les mines peu en- courageantes des amis que nous avions consultés, M. La- flamme et moi. Au point de vue national l'œuvre que nous voulions fonder ne serait pas comprise et, au point de vue financier, le déficit nous guettait avant la fin de la première année.

Je comptais bien sur la vaillance, la notoriété, la valeur du Directeur et lui, de son coté, comptait avec une égale con- fiance sur ma ténacité, voire sur mon audace pour le lance- ment de notre publication. Débutant dans mon rôle d'ad- ministrateur, sans appui, sans capitaux, je ne me cachais pas que notre entreprise était audacieuse jusqu'à la témérité.

Il serait inutile de rappeler la pensée patriotique qui a pré- sidé à la fondation de la Revue. Son programme est encore présent à la mémoire de nos lecteurs et si elle a marché plus lentement que nous-mêmes le désirions parfois, c'est qu'elle voulait aller plus loin et marcher plus longtemps. On con- nait cette parole d'un sage que "pour accomplir de grandes choses il faut travailler comme si l'on ne devait jamais mourir." ("est une devise qui malheureusement n'est pas inconnue à trop de gens qui dans la Nouvelle-Angleterre ont fait de l'assimilation la grande œuvre de leur vie.

Aussi, prédisait-on, il y a 25 ans, que le français ne serait plus parlé de nos jours dans les groupes franco-américains. Prophétie que le temps s'est chargé de démentir et que les patriotes doivent tenir à faire mentir à jamais.

Mais tout cela c'est la lutte ardente, impitoyable, et pour faire cette lutte il faut mettre en œuvre tous nos moyens d'ac- tion, en créer de nouveaux, augmenter le cercle de nos amis, étendre la sphère de notre influence.

C'est pour cela qu'aux armes splendides que l'élément possédait déjà dans ses journaux nous avons voulu en ajouter une autre, plus courte mais non moins sûre, la revue men- suelle qui va partout le quotidien peut aller mais qui at-

NOTRE SOCIÉTÉ 81

teint bien des gens que le quotidien n'arrête pas aussi facile- ment sur une question, et qui se fait lentement une place sur les rayons des bibliothèques.

Cette arme nous l'avons d'abord soumise à de timides épreuves mais assez pour reconnaître qu'elle est bien trempée.

La Eevue Franco-Américaine citée dans nos deux parle- ments, à Ottawa et à Québec, a pris résolument sa place par- mi les publications progressives du pays. C'est un début dont elle est fière à juste titre mais plutôt parce que cela l'en- courage à s'engager sur d'autres scènes l'on discute de plus près les problèmes nationaux et religieux. Cette tâche

de MONTRER LES GRIEFS DES NÔTRES MÊME OU ON PEUT LES

REDRESSER, elle n'y faillira pas.

Qui sait si, dans un avenir prochain, il ne faudra pas dé- fendre le patriotisme franco-américain lui-même contre cer- taines tendances nouvelles et contre les assauts de ceux qui veulent le faire servir à de dangereuses exploitations. On nous dit que les épargnes des Franco-Américains repré- sentent une somme de $15,000,000. Que l'on songe aux effets de la catastrophe qui engloutirait toutes ces épargnes ! Sur ce point la Revue entend bien faire tout son devoir.

Les lecteurs, sur qui nous comptions surtout pour assurer le succès de la Revue nous ont donné, à part quelques pé- nibles défections , un appui réconfortant ; par tous les moyens en leur pouvoir, ils ont propagé la lecture de notre journal. Nous leur devons des remerciements chaleureux. Et cette reconnaissance ne peut avoir d'égale que celle que nous de- vons à nos fidèles collaborateurs.

L'année qui s'achève, la deuxième, a été bonne, les débuts sont très satisfaisants. C'est ce qui nous fait espérer que grâce à l'initiative, à l'organisation de la vente ou à l'impul- sion plus grande qui lui sera donnée par des sociétaires notre tirage sera augmenté dans de plus grandes proportions, et que nous pourrons ainsi réaliser un projet que nous caressons depuis longtemps adresser la Revue A tous les cardi- naux, ARCHEVÊQUES, INFLUENCES ECCLÉSIASTIQUES DE NA- TIONALITÉ française, k Rome, en France, en Belgique, etc.

Et pourquoi pas? Pourquoi ne pas appeler à notre secours, sur notre continent ou dans le Vieux Monde, TOUT ce qu'il y A d'influence française dans l'Eglise ?(1)

C'est même le conseil que donnait, il y a une couple d'an-

(1) On sait que l'évêque de Dublin s'intéressa vivement avix choix du premier evêque d'Halifax I

82 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

nées, le Cardinal Mathieu, de glorieuse mémoire, à l'un des nôtres qui le consultait sur les moyens de faire rendre justice à nos compatriotes des Etats-Unis. C'est ce qu'il appelait "faire de la saine agitation."

Nous voudrions fournir une couple de cents numéros chaque mois, à titre gracieux, à ceux de nos compatriotes qui peuvent nous être utiles et que des états de services passés ont placé au premier rang des défenseurs de la cause nationale. Cette entreprise serait au-dessus de nos forces, malgré tout le dévouement et la bonne volonté que nous pourrions y mettre, et c'est une des raisons pour lesquelles nous cherchons des associés. Les noms de ces derniers seront, si on le dé- sire, TENUS SECRETS.

Ce qui importe pour le moment c'est de consolider une œuvre qui est, à tous égards, une œuvre de défense na- tionale.

Et nous en parlons avec d'autant plus de confiance qu'en atteignant ce but se trouvera réalisé un des articles de pro- gramme chers à la Eevue : l'établissement d'une soli- darité étroite entre tous les groupes de la nationalité sur le continent.

Il ne faut pas croire que les tentatives assimilatrices se limitent à la seule Nouvelle Angleterre. Nos compatriotes du Canada, surtout ceux qui habitent dans les provinces an- glaises, n'en sont pas exempts. On a pu le constater par l'assaut 'porté contre la direction française de l'Université d'Ottawa, par les événements du Sault Ste Marie, par le tragique dénouement de ce drame que fut la question scolaire de l'Ouest, on le verra peut-être davantage d'ici quelques mois lorsqu'il s'agira de choisir un successeur à l'archevêque d'Ottawa. Le mot d'ordre semble donné de limiter l'influ- ence française à la province de Québec. On nous cerne.

Aux groupes d'être prêts et aguerris !

Beaucoup de nos compatriotes croient faire assez en étant irréprochables au point de vue national ; qu'ils ouvrent les yeux, qu'ils apprennent qu'ils ont aussi des devoirs publics, des devoirs sociaux, qu'à notre époque de combat, celui-là trahirait qui ne serait pas homme d'action, de propagande, qui ne combattrait pas le mal, qui n'apporterait pas sa pierre à la digue élevée contre le flot montant des hostilités.

Que de maux nous auraient été évités, si, plus tôt, on avait opposé propagande à propagande, les journaux, les revues amis aux publications ennemies.

NOTRE SOCIÉTÉ 83

Dn moins efforçons-DOus maintenant de reconquérir le ter- rain perdu.

Voyons comment nos adversaires savent s'unir pour l'at- taque.

Soyons unis pour la défense ! Québec, août 1909. J. A. Lefebvre.

A nos lecteurs

Etendre la circulation de La Revue et l'améliorer, d'une façon générale, au point de vue littéraire et artistique.

Consolider d'une façon définitive l'influence de La Revue, étendre son œuvre en garantissant son avenir, poursuivre un travail patriotique dont on n'a fait encore qu'exposer les grandes lignes.

Contrairement à ce qui arrive pour les publications nou- velles, le lancement de cette affaire n'exigera pas de grosses dépenses pour la mettre sur une base solide.

Pas de bureaux à aménager, pas de réclame à faire, pas de ces tâtonnements inutiles qui ont pour résultat, très souvent, l'engloutissement de capitaux en pure perte.

Pour le moment, il ne s'agit que de propager La RevUÉ et en faire une autorité.

Depuis plus de vingt ans que nous vivons et luttons dans un milieu de journalistes et de propriétaires de journaux, nous avons été à même de constater par certaines grandes entreprises ont manqué, et nous nous croyons en état de profiter des leçons que cette expérience nous donne.

Le capital nécessaire doit être sagement employé sans frais inutiles, sans étalage dispendieux, et uniquement à donner satisfaction et sûreté aux a<3tionnaires et aux lecteurs que nous espérons voir devenir, dans ces conditions, nos principaux collaborateurs de publicité et de propagande.

Nous np visons qu'à un but : le succès de l'œuvre et le triomphe dp la cause.

L'expérience faite, depuis un an, avec La Revue Franco- Américaine a été si concluante que nous ne croyons pas trop dire en prédisant un gros et légitime succès à notre publi- cation, surtout si, pouvant compter sur le concours de nos amis, elle est soutenue dans le même but patriotique qui a présidé à sa fondation, et si elle est propagée par ceux qui croient qu'elle pourra faire un travail effectif dans les milieux ofi se décident la plupart de nos problèmes nationaux et reli- gieux.

84 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

La Bévue, jusqu'à date, est absolument exempte de dettes.

Nous venons donc vous proposer la fondation d'une société anonyme au capital de Vingt Mille Piastres ($20,000) divisé en mille actions de Vingt Piastres ($20.) dont ^4, soit $5. par action, payable à la souscription et le solde aux différentes époques qui seront fixées par l'administrateur.

Les statuts et règlements de la Société, rédigés par l'ad- ministration seront envoyés aux souscripteurs aussitôt que la société sera constituée définitivement.

Le siège social de la Société, jusqu'à nouvel ordre sera fixé. 425 rue St-Jean, à Québec. L'adresse pour la corres- pondance est : 4 Casier Postal, Québec.

Nous avons déjà réuni quelques adhésions à notre projet parmi nos amis de Québec, lecteurs de La Eevub, à qui nous avons fait part du résultat financier de notre première année. Nous pouvons même ajouter que c'est sur les avis de ces der- niers que nous nous sommes décidés à demander aux amis de la cause les éléments indispensables pour asseoir solidement notre œuvre et lui donner le plus tôt possible l'importance et le développement dont elle a besoin pour atteindre son but.

Avec nos faibles ressources, nous courrions grand risque de faire végéter cette publication.

" Parmi vos nombreux amis, nous a-t-on dit, vous jouissez certainement d'une confiance qui ne vous fera pas défaut en cette circonstance, surtout aujourd'hui les journalites in- dépendants et patriotes sont rares."

Ceux qui le préfèrent peuvent contribuer à notre œuvre par une souscription de propagande. Les montants perçus de cette façon seront employés à distribuer La Kevue dans les milieux elle peut rendre des services à la cause. Ils contribueront à la réalisation du projet que nous exposons dans la proclamation ci-jointe.

Il est bien entendu que vov^ ne devez pas envoyer d'argent, mais simplement votre adhésion à la souscription en remplis- sant le bulletin ci-contre que vous détacherez de cette feuille.

Les adhésions seront inscrites et numérotées par ordre d'arrivée, et les unités assurées jusqu'à la limite du nombre d'actions émises ; celles par quantités seront accordées ou ré- duites d'après un calcul de pourcentage à la répartition.

J. L. K.-Laflamme, J. A. Lefebvre.

NOTRE SOCIÉTÉ 85

Nous ajoutons le bulletin officiel de souscription à la Société de la Rbvde Franco-Américaine, laissant à chacun le soin d'en user à son choix.

Bulletin d'Adhésion à détacher.

SOCIÉTÉ DE LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Société anonyme (en formation) au capital de

VINGT MILLE PIASTRES, divisé en MILLE

ACTIONS DE VINGT PIASTRES.

Siège Social : 425, rue St-Jean, Québec. Adresse: 4, Casier Postal, Québec.

Je, soussigné, (1)

demeurant à

déclare participer à l'émission de cette Société, en formation,

et vous prie de m'inscrire pour (2)

actions de , et m'engage à verser le

premier quart, soit cinq piastres par action, à la date de la souscription officielle qui me sera notifiée par écrit, et le solde par quarts aux époques fixées par le conseil d'adminis- tration.

.. le 19....

Signature :

(1) Nom, prénoms, profession.

(2) Nombre

LA SOCIETE DE LA REVUE FRANCO-AMERICAINE

«asIRUE: ST-JEAN. QUEBEC

AV IS

La Revue Franco-Américaine, pour la somme de $5.00 pour les Etats-Unis et de $4.00 pour le Canada, peut fournir encore quelques séries complètes des 12 premiers Nos. c'est-à- dire depuis avril 1908 à avril 1909 ; soit deux foits volumes de 600 pages chacun. Le nombre de ces séries est très restreint, qu'on se dépêche.

Les 12 Nos. du 1er mai 1909 au 1er avril 1910, peuvent être fournis pour $3.00 Etats-Unis et $2.50 Canada.

Bulletin d^abonnement d^un an

Au Journal La Revue Franco-Américaine

4, casier postal.

Québec, Canada.

Je prie l'administrateur de La Revue Franco-Américaine de m'abonner pour 12 mois, à dater du 1er mai 19 ,

pour la somme de que je vous

envoie en payable au pair, à Québec.

La Revue devra être envoyée à l'adresse suivante :

Monsiedr

Signature.

a.

Prix d^abonnements

abonnement invariablement payable d'avance

Un an

Canada $1.50

Etats-Unis 2.00

France et Belgique 10. f rs.

^ Nos abonnés de l'extérieur qui nous envoient le montant de leur abonnement, sont priés de le faire par mandat-poste, mandat-express ou chèque payable au pair à Québec. Nous perdons au moins 15 cents sur les chèques de succursales de banques et nos abonnés comprendront pourquoi nous préfé- rons les chèques au pair.

Un visiteur distingué

Sa Grandeur, l'archevêque de Westminster, chef de l'Eglise Catholique Romaine dans la Clrande-Brctagne, et sa suite, ont manifesté leur intention d'assister au Congrès Eucharistique qui aura lieu à Montréal dans le mois de septembre. Il est probable que Sa Grandeur sera accompagné par le Duc de Nor- folk, le chef laùjuc do l'Eglise Catholiiiue en Angleterre.

Pendant (ju'il sera au Canada ce groupe distingué visitera Ottawa, Toronto, Hamilton, Niagara, Ealls et autres endroits importants.

Sa Grandeur a accepté l'invitation que lui a faite le président Chs. M. Hays, pour Elle-même et sa suite d'être les hôtes du Grand-Tronc pendant leur séjour au Canada.

Prince Rupert centre minier

On cite peu d'exemples d'un niveau de chemin de fer coupant une veine de minerai de quelque valeur. Jusqu'aujourd'hui la ligne principale du G. T. P. n'offre pas d'exception à cette règle, mais le district qu'elle traverse prend chaque jour plus d'importance. La formation des côtes ne s'est jamais mon- trée féconde en richesses minières, mais à 100 milles de Prince Rupert la ligne pénètre dans un champ nouveau. Une cein- ture de roc à minerai, partant du canal Portland et suivant les eaux supérieures de la Nass, traverse la rivière Skeena près du Canyon Kitselas et pénètre dans les hauteurs à Hazelton et dans les montagnes Babines et de la Baie d'Hudson. L'é- tendue de cette zone est inconnue. Les chercheurs ne l'ont explorée que sur certains points, mais ces points ont révélé des richesses incalculables.

L'étendue immense de ce dépôt de minerai ne peut être appréciée que par ceux qui l'ont explorée. L'avenir du Canal Portland est maintenant assuré.

Les mêmes conditions existent sur la Nass, tandis que tard l'automne dernier des découvertes ont été faites dans le voisi- nage du Canyon Kitselas, qui explorées plus à fond et dévelop- pées mettront sans doute à nu un dépôt considérable de minerai. Ces découvertes ont été faites à une saison trop avancée pour prouver autre chose que l'existence d'un minerai d'excellente qualité dans le district et sur une étendue considérable. L'ar- gent, le plomb et le cuivre sont les principaux minerais que l'on trouve mais tous les minerais du district portent de l'or dans

des proportions de $1.00 à $40.00 la tonne. Quelques-uns même en rendent beaucoup plus.

A Hazelton, 180 milles de Prince Rupert, et sur la ligne du G. T. P. l'existence d'un minerai splendide a été révélée par la découverte de la "Silver Cup", une propriété située sur la mon- tagne de Neuf Milles. Quatre-vingt-seize pouces de galène d'acier solide est assurément une garantie suffisante que la Neuf Milles deviendra une source de grande richesse. Les tra- vaux sur le groupe Nibble, propriété de M. James Cronin de Spokane, ont avancé rapidement tout l'hiver. Un tunnell de 325 pieds a découvert une veine transversale de 3 pieds. Ce tunnell devait percer la veine principale que l'on s'attendait d'atteindre à 1400 pieds. La propriété Law a aussi dépassé toutes les prévisions.

Sur la montagne de la Baie d'Hudson, que coupe la Vallée de Buckley à partir de la Chaine des Babines, des mines de recher- ches ont été trouvées et développées jusqu'au point ou l'on expédie le minerai. Le groupe Lakeview qui domine le chemin de fer et n'en est éloigné que de six milles, produit du cuivre gris et de l'or natif. C'est encore une propriété donnant de l'argent et du plomb. Cinq livres de galène venant du groupe Coronado a donné à la rafinerie $100. d'or, d'argent et de plomb. Ceci arrivait il y a cinq ans. Avec les facilités de transporta- tion que va donner le chemin de fer, des mineurs experts estiment que ce minerai pourra être transporté à la rafinerie pour $4.00 la tonne ou à peu près. Il ne faut plus que la complé- tion du chemin de fer pour ouvrir une région minière offrant d'immenses possibilités Prince Rupert

Contrôlons nos Epargnes !

Protégeons nos Familles !

Défendons nos Institutions Nationales !

Trois buts que l'on atteint en s'enrôlant dans

L'UNION ST-JEAN BAPTISTE D'AMERIQUE

La plus sûre, la mieux organisée des sociétés de secours mutuels aux Etats-Unis.

LISEZ " l*UNION," organe officiel de la Société, le plus vigoureux des journaux franco-américains.

ADRESSE L'Union St-Jban Baptiste d'Amérique, Woonsocket, R. I.

L' I LLUSTRATION

Supplément de **La Revue Franco- Américaine"

VoL5. Na2.

Québec, 1er Juin. 1910.

SA MAJESTÉ LE ROI GEORGE V D'ANGLETERRE

FILS ET SUCCESSEUR d'EdOUARD VII

George Frederick Ernest Albert, second fils du roi défunt, le 3 juin 1865. Héritier présomptif en 1892 à la mort de son frère le duc de Clarence. Epousa la princesse May de Teck le 6 juillet 1893. Avènement^au trône, Je 6 mai^l910.

LE FEU ROI D'ANGLETERRE

Edouard VII (albert edward). à Londres, le 9 novembre 184L Fils de Albert de Saxe-Cobourg-et-Gotha, décédé le 14 décembre 1851, et de la Reine Victoria, décédée à Osborne, le 22 janvier 1901. Marié à Windsor, le 10 mars 1863, à Alexandra, princesse de Danemark. Avènement au trône, 23 janvier 1901. Décédé le 6 mai 1910.

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.SA MAJESTE LA REINE DOUAIRIERE, ALEXANDRA. VEUVE d'Edouard VU.

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■L\ FoKET Canadœnne.— Ravages causée par. le "marchand ;de"bois. „Une menace pour la forêts

La Foret CANADiENNE.-Dangers apportés par le chemin de fer. Le grand feu de forêt.

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La Foret Canadienne.— Comment on y combat l'incendie, l.e seau de toile (lue les gardiens

traînent avec eux.

La Foret Canadienne. Comment on fait un coupe-feu en avant de l'incendie

La Foret Canadienne.— Végétation " volontaire ' clopinettes blanches dans un ancien pâturage

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La Foret C'ANADiENNE.-Boisage naturel. Exemple typique produit sur un vieux (juai aban- donné, près de Québec, sur le St-Laurent.

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l.v !•'< RET Canadienne. Réservoir devenu nécessaire'pour suppléer à la diminution du volume des rivières et permettre le flottage du bois

La Foret Canadienne. Un moulin moderne en pleine forêt.

l'oRF.T (.'anadiknnk. IJurgcs américaines chargées de son produit dans le port de Québec. Une loi locale va remédier h cet état de choses en protéjreant plus efficacement cette

UiitustiiL' nutii)au (.■.

La Foret Canadienne. On n'y coupe pas seulement du bois. Le pêclieur y trouve

aussi son compte.

Vin

I

ipipipipipipipipipipipipip ^ ipipipipipipipipipriipipipip

* Le silence du soir

*

■*• Le silence du soir m'a parlé. J'ai frémi ^

ip D'entendre au fond de moi sa voix grave d'ami, ip

ip Sa voix de cristal pur et de conseil sincère ip

ip Dont l'âme longuement tressaille . . 0 nuits d'étéî ip

ip Nuits, compagnes du rêve et du pieux mystère] ip

ip Nuits les deux sont pleins d'étoiles, la terre ip

ip Dort dans son manteau d'ombre et de sérénitél ip

* *

* *

ip Le silence du soir enseigne la sagesse, ip

ip La bonté, la pitié, la douceur, la tendresse, ip

ip Et vers la bienfaisance incline notre cœur; ip

ip II juge la colère et la condamne ; il blâme ip

ip De nos ressentiments l'implacable rigueur, ip

ip Et, comme la caresse aimante d'une sœur, ip

ip II panse, virginal, les blessures de l'âme, ip

* *

* * ip Le silence du soir invoque sur les fronts ip ip Inclinés le confort des céleste pardons ; ip ip II dit l'hymne sacré que toute créature ip ip Doit, avant le repos nocturne, à l'Infini', îjp

* Et quand l'homme, lassé de sa tâche trop dure, ip

* Cherche dans le sommeil une force plus sûre, ip ip Le silence du soir prie au bord de son lit . . ip

*

* * ip Jacques Prabère -^

*

ipipipipipipipipipipipipip ^ ipipipipipipipipipipipipip

L'Université d'Ottawa

(1)

MEMOIRE SUR LE PROJET DE TRANSFORMER l' UNIVERSITÉ d'oTTAWA en UNIVERSITÉ DE LANGUE ANGLAISE EXCLUSI- VEMENT

Quelques-uns voudraient que l'Université d'Ottawa fût transformée et devint une institution anglaise.

Ils prétendent justifier leur dessein par trois raisons:

I Il importerait que les catholiques anglais de l'Ontario eussent une université de langue anglaise: ils n'en ont point, et leurs enfants vont aux universités protestantes, dont ils prennent l'esprit;

II Il conviendrait que cette université fût à Ottawa, capi- tal du Canada: elle serait l'université de tous les catholiques anglais du Dominion;

III Il serait enfin avantageux qu'elle eût son siège à Ottawa: elle y aurait un champ libre, tandis qu'ailleurs, à Toronto ou à Kingston, elle aurait à lutter contre des universités protes- tantes.

Nous voulons, dans ce mémoire, reprendre l'un après l'autre ces trois arguments, et y répondre. Les chiffres que nous donnerons ont tous été attestés sous serment par la formule: " Addito juramento de bonâ fide et de diligentiâ inquisitionis, computationum et distributionum. "

* *

" Il importerait, dit-on d'abord, pour empêcher les 4Êunes catholiques anglais de fréquenter des institutions protestantes, qu'il y eût dans l'Ontario^une université anglaise catholique ".

(1) Note. LeMocument!que[nous publions sous ce titre et dont l'im- portance et la forcefsont manifestes, a été présenté au récent Concile Ple- nier puis à Sa Sainteté Pie X. Les irlandais catholiques voulaient une une université anglaise et, naturellement, la croyaient toute trouvée à Ottawa. Des Canadiens eurent vent du projet et le réfutèrent au Concile par le petit^mémoire que nous avons le plaisir de mettre aujourd'hui sous ] es yeux de nos lecteurs.

l'université d'ottawa 87

En effet, cela serait heureux. Si la fondation et le maintien d'une université catholique anglaise dans l'Ontario sont possi- bles, que Rome en autorise l'établissement.

La question se présente autrement.

Nous ne nous opposons pas à l'établissement d'une univer- sité anglaise dans l'Ontario; nous nous opposons à cet établis- sement à Ottawa.

I A Ottawa, une université anglaise catholique ne réalise- rait pas le dessein pour lequel elle aurait été fondée.

II A Ottawa, le maintien d'une université catholique anglaise serait impossible.

III A Ottawa, enfin, une université catholique de langue anglaise aurait des résultats funestes.

lo. Qu'une université catholique anglaise, à Ottawa, n'attein- drait pas l'objet qui doit être le sien.

Le but d'une université anglaise et catholique dans l'Ontario doit être d'enlever aux institutions protestantes le plus grand nombre possible d'élèves catholiques de langue anglaise. Elle devrait donc être établie elle pourrait attirer à elle les enfants de la plus grande partie possible de la population anglaise catholique.

Or, Ottawa est précisément la ville de la Province d'Ontario l'Université atteindrait le plus mal ce but principal, parce que

(a) L'Université ne serait fréquentée que par les catholiques anglais de la région d'Ottawa;

(6) Les catholiques anglais sont relativement peu nombreux dans cette région;

(c) La majorité des catholiques anglais de l'Ontario se trouve dans d'autres parties de la province.

Il est facile d'établir ces trois propositions:

(a) Qui fréquenterait l'université?

Ceux pour qui elle aurait été fondée: les catholiques de lan- gue anglaise.

Elle ne saurait compter sur d'autres élèves, à moins qu'on veuille en faire un instrument d'anglicisation ce qui serait un motif suffisant pour faire condamner le projet.

Mais le voudrait-on ,qu'on ne pourrait amener de bon gré les catholiques de langue française à l'Université. Ceux qui con- naissent nos populations le savent. Et si l'on voulait forcer les catholiques de langue française à envoyer leurs enfants à l'Uni- versité anglaise, qu'on réussisse ou non, qu'ils résistent ou qu'ils cèdent, dans un cas comme dans l'autre, de grands malheurs nous le dirons plus loin seraient le résultat de cette politique.

88 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Du reste, le]_but de la fondation projetée serait d'accommoder les catholiques anglais. Donc l'Université serait fréquentée par les catholiques anglais.

Nous ajoutons: par les catholiques anglais de la région d'Ottawa.

En effet, l'expérience démontre que, pour s'alimenter, une université ne peut compter régulièrement que sur la population d'un certain territoire assez restreint. Or, Ottawa est situé sur la ligne de division entre la province de Québec et la pro- vince d'Ontaiio; une université anglaise n'y pourrait donc exercer son influence que d'un côté, et y perdrait l'avantage de rayonner dans tous les sens. (Outre les raisons que nous donnerons au chapitre II, il faut faire remarquer que du côté de la province française de Québec, une université anglaise n'exciterait aucun intérêt.)

Eh! bien, en donnant à l'Université d'Ottawa le cercle d'in- fluence le plus large possible, et en tenant compte de toutes les circonstances favorables, on ne peut y faire entrer que les territoires suivants: les diocèses d'Ottawa, de Pembroke, d'Alexandria, de Kingston et du Sault-Sainte-Marie, (l'est et le nord).

En dehors de ces limites, les catholiques anglais continue- raient à aller à Toronto. On s'efforcerait en vain de les atta- cher à Ottawa, qui est trop éloigné. Sans doute, il viendrait à Ottawa quelques élèves de ces diocèses lointains; mais ce serait des exceptions; on ne pourrait compter sur ces élèves pour alimenter régulièrement l'institution.

L'université anglaise, à Ottawa, ne serait donc fréquentée que par les enfants catholiques anglais de la région d'Ottawa décrite plus haut.

(b) Or, quelle est la population catholique de langue anglaise de cette région?

Diocèse d'Ottawa 30,272

de Pembroke 19,261

d'Alexandria 9,200

*' de Kingston et du Sault-Saint-Marie (l'est et

lenord) 12,324

Total 71,057

Dans la région d'où l'université anglaise d'Ottawa pourrait espérer recevoir des élèves, il y a donc 71,057 catholiques de langue anglaise (recensement de 1901.)

I

l'université d'ottawa 89

Nous i'e[»''endrons ce chiffre plus loin. Pour le moment, nous voulons seulement établir que les catholiques de langue anglaise, dans la région d'Ottawa, sont peu nombreux relati- vement à la population catholique anglaise du reste de la Pro- vince. Et c'est ce qui paraîtra dans le paragraphe suivant.

(c) En effet, les provinces ecclésiastiques de l'Ontario comp- tent 228,453 (1901) catholiques de langue anglaise.

Dans l'Ontario, il y a donc 157,390 catholiques anglais que l'université d'Ottawa n'atteindrait pas.

Etablie pour accommoder le plus grand nombre possible de ces 228,453 catholiques anglais, sa situation à l'extrémité et sur les confins de la Province et au milieu des Canadiens-fran- çais, ne lui permettrait de faire du bien qu'à 71,057.

L'université catholique anglaise ne pourrait-elle être située de manière à mieux remplir le rôle auquel on la destine?

Au centre de l'Ontario, à Toronto, à Hamilton (où il n'y a pas même de collège protestant), elle se trouverait au milieu de la population catholique anglaise. La population catholi- que anglaise y est si dense, que dans les trois quarts d'un cercle, même restreint, dont l'université serait le centre, et en omet- tant, à cause des distances, Muskoka, Parry-Sound, Essex et Kent, on aurait 125,083 (1901) catholiques anglais. En fait, il serait facile d'amener à Toronto ou à Hamilton la plupart des étudiants catholiques anglais de l'Ontario.

Nous concluons, sur ce point:

Qu'à Ottawa, une université anglaise catholique n'atteindrait pas le but pour lequel elle serait créée; et

Que, pour donner les résultats qu'on doit en attendre, elle devrait avoir son siège au centre de l'Ontario.

2o. Qu'à Ottawa, le maintien d'une université catholique anglaise n'est pas réalisable.

(a) Pour se maintenir et prospérer, une université demande le concours de plus d'un million d'halntants.

L'expérience le prouve.

En Angleterre, on compte trois universités pour 32,526,075 (1901) habitants, soit 11,000,000 pour chaque université.

Aux Etats-Unis et en France, la proportion est à peu près la même.

Ontario a deux universités pour 2,182,947 (1901) habitants. C'est déjà trop, l'une d'elles végète.

Au Nouveau-Brunswick, Frédéricton, alimenté par 893,953 (1901) habitants n'est pas plus prospère.

90 LA REVUE FRANCO-AMÉRICAINE

Dans la province de Québec, McGill, avec environ 300,000 (1901) habitants, réussit, mais grâce aux millions qu'on lui donne. La population canadienne-française, 1,322,115 habi- tants a deux universités; n'est-ce pas trop? On sait avec quelle difficulté elles se maintiennent.

(6) Comment donc la région d'Ottawa, avec 71,057 habi- tants catholiques anglais, pourrait-elle faire vivre et alimenter une université.?

Ce serait une entreprise pour le moins hasardeuse!

Si même tous les catholiques anglais du Canada, 471,391 (1901) de l'Atlantique au Manitoba (hmites de 1881) plus 20,- 000 environ pour le reste du pays, étaient réunis dans la seule province d'Ontario et autour d'Ottawa, ils ne formeraient pas la moitié de ce qui est suffisant pour assurer la prospérité d'une université. Et l'université d'Ottawa ne pourra cependant compter que sur une population de 71,057!

Tenter l'entreprise, c'est aller à un désastre pire que celui de l'Université de Washington.

(c) On peut faire ici deux objections auxquelles nous voulons répondre.

I L'université pourrait se borner à l'enseignement néces- saire au baccalauréat cs-letties et ès-sciences, à une faculté des arts, ce qui exigerait un moindre concours.

D'abord, pourquoi établir une université dans un centre elle ne pourrait se développer et son action serait nécessai- rement restreinte, alors qu'ailleurs elle aurait plus de chance de grandir?

Mais, même pour le cours collégial, ce que nous avons dit de l'insuffisance et de l'éloignement de la population catholique an- glaise, s'applique encore, quoiqu'il faille modifier les chiffres.

Un collège classique, pour prospérer (un petit séminaire peut se contenter d'un peu moins) a besoin du concours de 100,000 habitants. Québec en a 15 pour une population de 1,322,115 et l'on dit que c'est trop.

Et pour un collège qui veut se développer en université, il faut un concours plus considérable. Et pour la région d'Otta- wa, il faudrait davantage encore, à cause des mœurs et du peu d'état que l'on fait des études classiques.

Un collège classique anglais, à Ottawa, n'aurait aujourd'hui pour l'alimenter, que les deux cinquièmes environ de la popu- lation qui fait vivre le collège Saint-Michel, à Toronto; bientôt, quand Pembroke et le Sault-Sainte-Marie auront leurs petits séminaires, ce chiffre sera encore réduit.

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II— Il faut compter dira-t-on encore, sur l'augmentation de la population.

Mais c'est la population catholique de langue française qui augmente dans tout l'Ontario, et spécialement dans la région d'Ottawa.

De 1881 à 1901, la population catholique canadienne-fran- çaise des provinces ecclésiastiques de l'Ontario a augmenté de 87,850; la population anglaise catholique ne s'est accrue que de 2,010. Et le mouvement continue.

Dans la région d'Ottawa, telle que délimitée plus haut, la différence est encore plus sensible, car c'est que se trouvent surtout les canadiens français; et elle se fera de plus en plus grande, puisque le nord et le nord-ouest de l'Ontario sont colo- nisés par des Canadiens-français. C'est de la Province de Qué- bec qu'on fait venir les colons pour ces territoires.

Donc, la population anglaise catholique de la région d'Otta- wa, ne peut que diminuer proportionnellement dans un avenir prochain.

3o. Qu'à Ottawa, enfin, une université catholique de langue anglaise aurait des résultats funestes.

Ce point est délicat, mais d'une gravité telle qu'on ne peut l'omettre.

(a) Comme nous l'avons dit, les provinces ecclésiastiques de l'Ontario comptaient, en 1901, 228,453 catholiques anglais, et 233,145 catholiques français. Et ces derniers augmentent rapidement en nombre. Et, eux non plus, ils n'ont pas d'uni- versité de leur langue.

N'y auraient-ils pas droit?

Surtout n'auraient-ils pas droit de compter que le collège universitaire d'Ottawa demeurera français, et, le temps venu, pourra se développer et devenir l'Université dont ils ont besoin, puisque cette institution se trouve au milieu d'eux?

Il y a dans la région d'Ottawa 71,057 catholiques anglais; les Canadiens français (tous catholiques) y sont au nombre de 169,169.

Si les limites assignées à la région d'Ottawa ne paraissaient pas justes, et qu'on voulût, pour plus de sûreté, retrancher la partie prise dans Kingston et prendre tout le Sault-Sainte- Marie, on arriverait à des chiffres encore plus éloquents: 63,- 034 catholiques anglais, pour 174,031 Canadiens français catho- liques.

Les représentants des autres nationalités, sauf les sauvages et les Italiens qui ne font que passer, sauf aussi l'unique excep-

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tion de 1,400 Polonais établis à Wilno de Pembroke avec un curé de leur nation, forment une minorité sans importance. Nous ne les avons pas compris dans nos calculs.

Donc, dans la région d'Ottawa, les Canadiens français for- ment près des deux tiers de la population catholique. C'est qu'ils se trouvent en plus grand nombre et en groupes plus compacts.

(b) Quel serait sur cette population l'effet de l'établissement d'une université anglaise catholique à Ottawa?

I Cela rendrait impossible la fondation d'une université catholique française dans cette région, et enlèveraient aux Canadiens français l'espérance légitime qu'ils ont d'en fonder une.

Ottawa est le seul endroit dans l'Ontario, les catholiques français peuvent espérer établir une université. Ils y ont droit; ils y ont déjà travaillé. Ce serait une injustice que de les en priver.

II Cette injustice serait cruellement ressentie par la popu- lation. Si elle était consommée, on pourrait s'attendre à des résistances désastreuses, à la guerre civile religieuse.

Les Canadiens français ne veulent pas imposer leur langue aux catholiques anglais. Ils ne demandent pas qu'on établisse une université française au milieu des catholiques anglais, à Toronto, à Hamilton, ou à Kingston; mais ils ne souffriront pas qu'on mette une université anglaise au milieu d'eux, à Ottawa. Ils ne veulent pas franciser les autres; mais ils demandent qu'on ne les anglicise pas.

Or, l'établissement d'une université anglaise à Ottawa ne peut avoir qu'un résultat: l'anglicisation forcée des Canadiens français de la région. Si on le tente, les Canadiens français se soulèveront, et il y aura des apostasies nombreuses. Le temps n'est plus où' on pouvait impunément les opprimer; ils ont pris conscience de leur droits, et si Rome autorisait cette tentative dirigée contre eux, ce serait un coup terrible porté à leur foi.

Et dans la suite, on verrait de plus grands malheurs.

La langue maternelle chez les Canadiens français est la plus forte sauvegarde de la foi catholique. L'Université anglaise d'Ottawa, par la formation des jeunes gens, par son action sur les classes instruites, par son influence et son autorité, par la création d'un clergé de langue anglaise, angliciserait nos popu- lations. La différence de langage ne les garderait plus; l'esprit national s'effacerait à la lecture des journaux, des livres et des

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revues anglaises protestantes, le sens catholique se perdrait; les relations avec les Anglais protestants se multiplieraient; les mariages mixtes suivraient; et l'apostasie des Canadiens français se ferait plus rapidement que celles des Irlandais et des Allemands des Etats-Unis et de l'Ontario.

L'anglicisation des Canadiens français est le rêve des pires ennemis de l'Eglise. Ils veulent faire du Canada et des Etats- Unis deux pays protestants, et ils sentent bien qu'ils n'y sau- raient réussir, tant que les Canadiens français garderont leur langue. Par ses effets certains, l'anglicisation est une ques- tion religieuse, au Canada surtout. M. Sigfried, un protes- tant, l'a constaté dans son livre, Le Canada, les Deux races. Un autre protestant, M. Fitchett, a écrit que le Canadianisme français catholique était le grand obstacle à la fusion des races et des religions au Canada, et que la langue française faisait de la Province de Québec, un " jardin fermé ", c'est-à-dire fermé à l'hérésie protestante.

Ce " jardin fermé ", qu'est aussi la région canadienne-fran- çaise d'Ottawa, l'université anglaise l'ouvrirait au protestan- tisme par l'anglicisation, et par les mariages mixtes qui sui- vraient fatalement.

|l Le résultat serait le même qu'aux Etats-Unis, par exemple. " Nous devrions avoir, dit Mgr McFaul, de Trenton, quarante millions de catholiques aux Etats-Unis, et nous n'en avons que